Youpi Quartet

par Annie Robert, photo : Thierry Dubuc

Youpi Quartet

 

Un dérisoire et si nécessaire sparadrap                 Youpi Quartet

Le Caillou  20/08/ 1015

Hier soir, le monde semblait enfonçer  avec force ses maudites griffes dans les têtes: mort à Palmyre, fumées d’arsenic en Chine, désespoir des migrants à Calais et autres douleurs ignorées … brr .. c’était peu de dire que la gaieté ne nous accompagnait pas. Même si le ciel était clair, le monde était fichtrement gris.

Mais hier soir aussi, un rayon de soleil frôlait le Caillou, se tissait entre les tables colorées de rose et donnait vie alentours. Entre les grands arbres du Jardin Botanique, le clapotis  deviné de la Garonne, avec la mature tressée de l’Hermione, un peu de douceur dans ce monde de brutes se glissa jusqu’à nous et nous emmena en voyage sur le dos des instruments, un voyage joyeux, doré et revigorant. Le Youpi Quartet était sur scène. Merci à eux.

Ce fut une belle découverte pour un quartet original avec l’association  rare dans le monde du jazz de deux instruments peu utilisés: la flûte aux accents d’oiseaux d’Emilie Calmé et l’harmonica solide et véloce de Laurent Maur. Prenant le thème parfois à l’amble, parfois en contrepoint, tantôt leaders, tantôt accompagnants, ces deux-là s’entendent et se complètent parfaitement bien. Ils offrent à cette formation un côté aérien, musique de chambre (?)  avec une force légère mais réelle. Valses, biguines, morceaux dansants mais aussi rêveurs tels cette très belle composition sur le désert avec une flûte indienne aux respirations de souffle se succèdent. On les accompagne du Brésil aux Caraïbes, du  » made in France  » au sable chaud. On est drôlement bien. D’ailleurs les conversations se font discrètes et les bruits de couverts disparaissent, les enfants dansent et frappent du pied devant la scène, les têtes ondulent et se balancent.

Derrière la flûte et l’harmonica, une rythmique de très grande qualité. Retenez les noms de ces deux jeunes gens, on les reverra. Ouriel Ellert à la basse sait faire chanter son instrument comme personne, le rend mélodique et inventif, solide mais créatif. Un vrai plaisir qu’il doit pouvoir exprimer sans doute dans d’autres styles ( dans du funk, ou du bop, ça doit donner comme on dit!). Quant à Curtis Efoua à la batterie, ce n’est pas pour rien qu’il a été élu meilleur instrumentiste au Concours National de Jazz à la Défense cette année. Le batteur d’Edmond Bilal Band peut tout faire et sait être au service d’un groupe. Là, il est dans un registre discret, la grosse caisse est peu utilisée et le rythme est souligné d’une grande variété de sonorités douces. De la belle ouvrage.

Le soir tombant, la musique se fait plus vibrante, plus world, plus nostalgique. Les notes de flûte indienne s’envolent dans la nuit comme autant de promesses de rêves.

Dix heures, l’heure fatidique où la scène se transforme en citrouille, l’heure du repos pour les voisins l’heure de se séparer. Pendant une heure trente, une petite bulle de douceur jazzy, nous aura enveloppés, portés, accueillis et soustraits. On se retrouve revivifiés, de miel et de soirs bleus.

Merci à la musique, à toutes les musiques, à l’art , aux créateurs de garder ce tout petit pouvoir, si fragile; celui du dérisoire mais si nécessaire sparadrap à la douleur du monde…  ( je sais, c’est peut être grandiloquent mais…)

 

Publicités

Akoda chez Alriq

Par Philippe Desmond

akoda

La nuit tombe sous les lampions, un massif paquebot glisse devant la guinguette, quittant Bordeaux vers le large, mais le voyage est aussi pour nous qui sommes restés à terre, Akoda va nous entraîner vers d’autres horizons, de l’autre côté de l’Atlantique, vers des contrées créoles, vers Cuba, vers le Brésil, vers l’Argentine…

Akoda c’est un des nombreux projets (Djazame, Ceïba, Nougaro en 4 couleurs) de Valérie Chane-Tef pianiste et compositrice, un groupe lauréat du tremplin Action Jazz en 2014, avec autour d’elle Mayomi Moreno au chant, François-Marie Moreau aux sax, à la flûte et à la clarinette basse, Benjamin Pellier à la basse et Franck Leymerégie aux percussions. Tous d’excellents musiciens.

Du « jazz créole » pour les racines afros comme elle le définit mais aussi latino, chaleureux, coloré, chaloupé, fait en majorité de compositions originales. Jazz, car les chorus et les développements sont là et même bien là. On  passe de la sensibilité au groove avec le même bonheur et toujours avec élégance. « Mano à Mano » pour débuter, titre de leur premier EP puis de nouvelles compositions comme « Mariposa » de leur prochain album dont un coin de voile se lève ; en effet Mayomi ne chante pas tous les morceaux, le groupe joue en quartet ou même en trio, quelques pistes pour le contenu de ce disque qui sortira le mois prochain… La Gazette Bleue de septembre vous en dira plus.

Après la pause et dans une fraîcheur certaine – et oui ma pauv’ dame, passé le 15 août l’été c’est fini… – on va avoir droit à un vrai festival avec notamment des invités surprises. Un nouveau titre magnifique « Inocencia » est l’occasion d’inviter Laurent Maur à l’harmonica, s’intégrant instantanément au groupe ; on vous l’a dit, c’est du jazz. Puis Emilie Calmé et sa flûte vont faire partie du voyage vers le Brésil pour une composition magnifiquement chantée par Mayomi. Le public joue le jeu, l’ambiance monte, certains dansent, on oublie la fraîcheur bordelaise. A propos monsieur Alriq si on avançait un peu l’heure des concerts maintenant ?

En rappel le groupe reprend l’endiablé « Acompaña la”, une cumbia, avec Ouriel Ellert invité à la basse qui va nous allumer une rythmique de feu bienvenue.

Beau voyage et belle soirée avec ce groupe finalement assez rare mais qu’on reverra avec plaisir le 23 septembre au Caillou pour nous présenter son nouvel album.

Chroniques Marciennes * (#8)

par Annie Robert

 

Marcus Miller / 4 /08
Chapiteau de Marciac

8- Ce qu’il faut de chaos pour accoucher d’une étoile dansante….

Choix cornélien, ce 4 août.. Après le travail de bénévole d’usage, où se rendre?
A l’Astrada pour écouter Yaron Herman et son piano magique ou au chapiteau pour entendre Marcus Miller?
Pile ou face…. de toutes façons, il y aura des regrets, c’est évident. Alors, direction le chapiteau et la folie qui frappe au bide. Préparons-nous à la fusion!
On pourrait penser que la basse est un instrument de seconde zone, indispensable certes mais ingrat et anonyme, de ceux qui s’effacent, qui se font discrets, qui sont là pour assurer le tempo. Lorsqu’on rencontre la basse de Marcus Miller rien de tout cela n’est vrai. Lui, s’en amuse, bien devant, en vrai leader, slap et tack, glissés, frappés, mélodies et impros. Le son profond et fort comme un battement de coeur transperce le corps au sens propre comme au sens figuré. Cela devient entre ses mains un instrument éclatant, parlant, une guitare chantante dans les graves et les aigus, du rarement entendu. Le roi du Slap mérite bien cette distinction.
Il présente ce soir son dernier cd intitulé « Afrodeezia Tour », un opus qui tente de faire renaître les liens historiques et culturelles entre Afrique, Caraïbe et Amérique, de retisser les influences du jazz, de les éclairer. Marcus Miller a l’élégance de prendre un peu de temps pour expliquer sa démarche créatrice en un bon français.
Dans certains morceaux perle le Motown, dans d’autres les rythmes caribéens et chaque fois une composition structurée, vibrante de groove, différente nous attend;
le rythme étant la base, un rythme animal, feulant, parfois frénétique avec des percus d’enfer ( TBA) un batteur régulier et souverain (le jeune Louis Cato)  renforcé par la basse virevoltante.
Et puis vient un morceau inoubliable, de ceux qui scotchent sur place.
«  J’ai écrit ce morceau intitulé Goré, en découvrant la maison des esclaves au Sénégal, la porte de non retour, fin de la liberté et début de la douleur et de la soumission. Ce moment, cette horreur ont  été sublimés par l’émergence de la musique noire et du jazz. D’une tragédie est né un bonheur. » nous dit il.
Le morceau débute par un solo de piano délicat aux accents déchirants, tout en douleur et en pudeur et se déplie en rouleaux sonores vers le paroxysme de la joie. Une paire de soufflants de grande classe ( Lee Hogan à la trompette, Alex Han au sax) fait monter la sauce. Le pianiste Brett Williams sur lequel on n’aurait pas parié une queue de cerise est époustouflant.
Echanges entre instruments, duels d’impros, clins d’oeil à Miles Davis, tout s’enflamme dans une folie sonore percutante. Du groove à mort…
Du son, du gros son mais pas celui qui écrase, qui fait souffrir les tympans, celui qui emporte, qui coupe le souffle. Le chapiteau vibre fort, tape des mains. Impossible de se séparer déjà!! Un rappel, deux rappels. Quarante minutes en plus de grand bonheur. Il est deux heures du matin quand, après un dernier salut, la bande à Marcus s’efface en coulisse.
Nietsche disait « qu’il faut porter du chaos en soi  pour accoucher parfois d’une étoile dansante ». Marcus Miller nous a emmené sur ce chemin, de la souffrance au sublime, il a réussi à changer le plomb en or. Sa musique est une étoile qui brille fort.

Chroniques Marciennes * (#7)

par Annie Robert


7-   Tcha cha poum  et swing swing swing                      Jazz In Marciac
4/08/2015

Ce soir à la Strada soirée de genre dans le passé du bon vieux jazz. Ça fleurait bon le rétro et presque le gramophone.
J’exagère un peu mais pas trop.
Je dois dire que je m’attendais au pire (ce n’est pas vraiment le jazz que j’écoute et qui m’enthousiasme, généralement je m’ennuie ferme dès le troisième morceau)  mais après un début un peu convenu, le groupe néerlandais Four Wheel Drive s’est bien lâché et avec lui, on a eu rapidement le sentiment de parcourir les rues de St Louis, de marcher derrière les Bands en folie ou les enterrements en musique. C’est sûr, on y  était. Voici la Nouvelle Orleans telle qu’on la rêve. Voici les places fraîches et les discussions endiablées de fin de nuit, les bruits dansants qui sortent des cabarets. Un banjo déchaîné, un trombone à coulisse coulissant de joie, un soubassophone enroulé autour de son propriétaire comme un gros boa glouton et poum et poum  et un petit saxophone alto déluré forment ce quartet joyeux. Ajoutez-y des voix qui scattent  et quatre artistes qui visiblement s’amusent comme des petits fous et vous aurez une salle qui frappe dans les mains, tape du pied et dodeline de la tête.
Il y a pas à faire les fines bouches, le moment est revigorant et délicieux et surtout évocateur.

Tout de suite après, un petit bond supplémentaire dans le temps.
Le cinéma muet vit ses dernières heures, les mafias mettent en coupe réglée les états, la prohibition va sévir ou a sévi, les costumes rayés  sont à la mode et le Milano Hot Jazz Pilot s’installe. Voici le jazz de Chicago, avec des incursions vers le Ragtime et le blues. On imagine les arrières salles enfumées où les orchestres jouent fort pour cacher les trafics, une société un peu interlope et les jeunes qui dansent, dansent  au son de cette musique nouvelle qui change tellement de la valse…. Fats Waller remue sa grosse bedaine derrière son piano et Irvin Berling  est à la baguette.
Le Milano Hot Jazz Pilot se compose de six musiciens  italiens polyvalents : le pianiste passe à la trompette, les deux sax se testent avec brio à la clarinette ou à la flûte, le soubassophone  s’essaye aux impros et le guitariste donne à tout ce groupe un petit air moderne. L’ensemble est harmoniquement bien travaillé dans des balades faites pour émouvoir le coeur des belles ou dans des morceaux  plus symphoniques et joyeux. On passe un chouette bon moment.
Pendant ce temps, sous le Chapiteau de Marciac, on n’aurait pas pu glisser une feuille de cigarette entre les spectateurs. Du monde, du monde et encore du monde pour cette soirée latino, tournée vers l’hommage, celui de Roberto Fonseca à son maître Cubain Ibrahim Ferrer et celui de Chucho Valdés à Irakere.

Des fourmis dans les jambes pour toutes et tous et de l’émotion aussi à travers les voix et les évocations de ces grands musiciens. N’ayant pas le don d’ubiquité, je n’ai pas pu y assister sniff, sniff… mais j’ai eu droit au Tcha cha poum  et swing  swing  swing  et c’était pas mal.

Rick Margitza quartet au Caillou.

 

Par Philippe Desmond, photos Alain Pelletier.

©AP_rickmargitza-4874

Pas très loin, mais trop loin d’ici, à Marciac c’est l’effervescence, la grosse usine du festival y produit des quantités de musique, de notes avec un succès constant, mais à Bordeaux la petite fabrique artisanale du Caillou nous façonne de jolies pépites comme par exemple hier soir. Une vraie chance.

Le saxophoniste Rick Margitza se produisait en quartet. Si ce nom ne vous dit rien allez voir son pedigree sur le Net… Il a ainsi joué avec quelques petits musiciens connus, Miles Davis, Chick Corea, Mc Coy Tyner et ce n’est pas par hasard. Il va nous le montrer tout au long de ce magnifique set de standards : l’envoutant « All Blues » de Miles, la légendaire ballade « Cry me a River » et bien d’autres. Un phrasé riche au sax tenor avec de belles envolées et des prises de risques, seul derrière son micro.

©AP_JulienCoriatt-4856

Avec lui l’excellent et sympathique Peter Giron à la contrebasse – Archie Shepp, Luther Allison… – le pianiste parisien Julien Coriatt élégant et lyrique et à la batterie le bordelais Philippe Gaubert, un pilier du lieu, toujours prêt à partager son talent avec d’autres. Un quartet monté pour l’occasion qui a très bien fonctionné et c’est ça qui est remarquable dans le jazz vivant.

©AP_philippeGaubert-4898

Une terrasse pleine, beaucoup de musiciens attirés par l’affiche et une belle écoute pour un lieu qui est avant tout un restaurant. Mais couvre-feu à 22 heures un collectif de voisins grincheux s’étant formé pour lutter contre le « bruit » ; un jour on va leur envoyer un groupe de métal ils vont comprendre la différence entre du bruit et de la musique…

Chroniques Marciennes * (#6)

par Annie Robert

6-  Portraits de famille                                                 Jazz In Marciac
1/08/2015

Le jazz est une grande famille … et comme dans toutes les familles, il y a des personnages divers, des personnalités marquées, des hurluberlus, des trublions, des casse pieds et des joyeux drilles.
Petits portraits à l’arrachée de quelques rencontres…Il va de soi que ces portraits ne sont pas des généralités mais des rencontres et que je suis de totale mauvaise foi !!

L’ingé-son  (Ah oui, on dit ingé-son et pas ingénieur du son, trop formel !)

Celui-là, c’est un incontournable des festivals, craint aussi bien par les organisateurs que par les musiciens. Il peut vous sublimer une soirée ou bien vous la pourrir entièrement selon ses compétences ou ses humeurs. Et des humeurs, il en a !! Un ingé-son, ça rime forcément avec bougon.
Il faut dire que le pauvre bougre est tiraillé sans cesse, assailli de demandes et d’exigences, le nœud de toutes les tensions. Parfois aucun souci, Joshua Redman par exemple, 25 minutes de balances, quelques réglages, une attitude Zen et hop un son merveilleux le soir même. Parfois, ce sont des demi-heures accumulées : pas trop de réverb, un peu plus de retour, et non un peu moins et ça dure et ça dure…
Ne jamais dire à un ingé-son que le son est trop fort !!! Ils adorent les décibels et on n’y connaît rien, il faut que ça crache !! On assiste donc à une inflation sonore sans discontinuer depuis des années et les pharmaciens se font un fric fou en vendant des bouchons d’oreilles. Dans quelques années, les fabricants de prothèses auditives seront riches !! Mais les ingé-son savent ce qu’ils font screugneugneu !

Le journaliste spécialisé

Celui-là (ou celle-là) on le voit venir de loin, il faut qu’on le remarque. Il exhibe fièrement son badge presse étalé sur son ventre. Il appelle les artistes par leurs petits noms, tutoie les directeurs de salles  «  Tu as lu mon dernier papier sur Emile Parisien, sympa non ? Et puis on a mis une chouette photo. Non t’as pas lu ? Tiens je l’ai sur mon Iphone  », snobe les attachées de presse  «  non pas maintenant, je vais interviewer Lisa Simone… » et finalement se retrouve tout seul dans un fauteuil à s’ennuyer ferme devant le dernier génie Ukrainien ou Moldave …en passant à côté du jeune groupe montant qu’il chroniquera avec délices quand d’autres l’auront découvert.  Il a arpenté tous les festivals, se souvient des couacs et des moments sublimes, a assisté aux dérives des uns, aux montées des autres mais se commet peu dans les petites structures, dans les festivals pépinières, dans les clubs. «  Pas le temps, pas le temps »
Il a un avis sur tout et surtout un avis….. (et je reconnais que parfois leur avis sont précieux ).
(Ils ne sont pas tous comme ça heureusement et j’aspire à dire à Alex Duthil de France Musique toute mon admiration pour sa disponibilité et son ouverture d’esprit… )

Le festivalier râleur

Pour celui-là rien ne va jamais : il fait trop chaud, trop froid, le son est trop fort ou pas assez. Les portes ouvrent trop tard, ou trop tôt. C’est trop cher (bizarrement personne ne dit que c’est trop bon marché…) «  Quoi, on ne peut pas manger dans la salle ? » «  Ah bon ça dérange les artistes si on sort au milieu d’un morceau ? »  mais, bizarrement il revient toujours. Inutile de dire qu’il est largement minoritaire.

Le festivalier heureux

Il est le pendant du précédent. Content, sympa, il remercie tout le monde, salue et peut même donner un coup de main. Il reste jusqu’au bout des spectacles même si ce n’est pas sa tasse de thé et qu’il est terrassé par le sommeil parce que « tout de même faut respecter le travail des artistes ».
Celui-là on l’adore  encore et encore et il y en a plein.

Le bénévole tonique

Frais comme un gardon dès le matin, et encore en forme le soir. On se demande comment il fait. Il fait son taf et même un peu plus. C’est un extra-terrestre charmant qui tire son plaisir à se glisser discrètement dans les salles pour satisfaire jusqu’à plus soif son amour de la musique. On en redemande.

Le bénévole zen

Systématiquement en retard parce qu’il ne s’est pas réveillé ou qu’il a perdu sa montre, un peu dans les vaps mais toujours souriant, les cheveux en pétard comme ce qu’il a dû fumer  la veille, et l’avant-veille (et les jours suivants) il ne sait jamais ce qu’il a à faire, se retrouve au mauvais endroit, et gêne plutôt qu’il n’aide. Le pire c’est qu’on n’arrive même pas à lui en vouloir, tellement il est sympa.
L’amateur de jazz

Celui-là, il est redoutable et passionnant à la fois. Il analyse, soupèse, compare.
Il se souvient de Miles Davis à tel endroit et en telle année, sait que le contrebassiste  de Untel s’appelle comme ceci ou comme cela. Il aime  la controverse et adore donner son avis et ses conseils aux non jazzeux. Dans les allées de Marciac, les discussions vont bon train.
Il est parfois arc-bouté sur un genre. Il y a les amateurs de New Orleans qui pensent  « qu’au-delà de Sydney Bechet , c’est plus du jazz » , ceux qui ne jurent que par le Bop, ceux qui se bouchent les oreilles devant le Free Jazz,, ceux qui pensent que la mélodie, c’est caca boudin….. Autant d’amours que de rejets.
Mais il y a aussi les curieux de tout, ceux que rien ne rebute, qui s’ouvrent les tympans à toutes les recherches, qui veulent comprendre et aimer et qui sont fiers d’avoir osé même si parfois la déception est au rendez-vous.

Ils ont confiance dans la capacité des artistes à créer. (J’espère bien faire partie de cette dernière catégorie même si je n’échappe pas toujours aux travers des autres.)

Les artistes

Alors là, ce n’est plus une chronique qu’il faudrait, mais un dictionnaire, un registre, des octets de mémoire…tellement les attitudes sont variées, diverses et contrastées. La création exacerbe sans doute les attitudes.
On y en a des modestes et des gentils, des arrogants, des m’as-tu vu et des râleurs, des angoissés et des décontractés, des taciturnes et des volubiles, des capricieux et  arrangeants, les stars imbuvables et les stars discrètes.
Et ce ne sont pas les plus connus qui se la pètent le plus….
Autrefois, les artistes venaient systématiquement passer un moment sur la place centrale. C’est rare à présent…
À part Roberto Fonseca qui est à Marciac comme chez lui et qui est venu sans ostentation écouter les groupes sur la place. Il s’est assis à côté de moi…
La midinette que je suis en a encore des palpitations…

* C’est juste un jeu de mot à la noix …je pense que je vais le garder jusqu’ au bout…

Chroniques Marciennes * (#5)

par Annie Robert

 

5-  Le blues au-delà des apparences                            Jazz In Marciac

31/07/2015

 

Chapiteau bondé, hier soir pour la soirée des dames : Lisa Simone et son punch en première partie et Mélody Gardot et ses mystères en seconde partie. On n’aurait pas glissé un bénévole entre les rangs, pas un resquilleur derrière les barrières, plein, archi plein, super plein… parkings pris d’assauts, files à l’entrée, des anglais, des espagnols, des italiens, des gersois, des toulousains, des vosgiens …. bref la foule des grands jours.

Pour ma part, j’étais à la Strada pour une fort belle soirée blues.  Avec une salle comble également et des spectateurs dépités de ne pas pouvoir trouver un seul billet non vendu au dernier moment … Ah succès quand tu nous tiens !

En première partie, l’enfant du pays, celui qui partit jeune encore aux Etats-unis, poussé par l’amour du blues, Nico Wayne Toussaint, un passionné, un engagé de sa musique; une voix puissante et mélodieuse avec un vibrato qu’il convoque à la demande mais jamais sans excès et des admirateurs plein la salle.

Il joue d’un instrument traditionnel dans le blues, un peu délaissé parce que marqué du sceau de la ringardise : l’harmonica. Pour moi l’harmonica, c’était surtout le crincrin qu’on sortait autour des feux de camps scouts, le truc qui vrillait bien les oreilles, qui n’en finissait pas de geindre et grincer. Une calamité musicale. Dans le blues, c’est plutôt l’instrument des cow-boys, facile à glisser dans la poche ou celui des pauvres blacks des bayous qui n’avaient pas les moyens de s’offrir autre chose, pas même une guitare désossée. Il sent à la fois la vie, la peine, la douleur, et la nostalgie. Nico Wayne Toussaint sait bien convoquer toutes ces composantes, il les rend sensibles à l’âme et il va même au-delà, son harmonica a des couleurs de bête traquée, de vents dans les arbres, de petits cris d’oiseaux. Il en tire des sons qui étonnent. Avec son complice Michel Foizon à la guitare (métrique d’enfer et picking expressif)  il forme un duo réussi et nous embarque facilement dans le rythme tantôt joyeux, tantôt triste du blues traditionnel. Ils en conservent tous les deux la forme canonique. Visiblement, ce n’est leur souhait de la transformer, mais ils cherchent à lui rendre hommage, à la magnifier. C’est une musique qui  parle au coeur tout entier et ils nous font partager aisément cet amour-là. Deux rappels et une salle enthousiaste.

En deuxième partie, Eric Bibb. Bluesman reconnu, star incontestée dans son domaine, ce monsieur chaleureux n’usurpe pas son titre !! Comme on dit ça « envoie du bois »… Le blues fait partie de lui, on le sent, il ne fait pas que le chanter, il est le blues, il doit penser blues, dormir blues, aimer blues, rêver blues……  La voix, la guitare, tout est tissé de la nostalgie tantôt désespérée, tantôt revendicative  et coléreuse de cette Amérique mythique pour nous, proche pour lui.

Il s’accompagne à la guitare avec aisance et maîtrise et avec le batteur Larry Crockett (beau nom pas vrai ?) qui propose une rythmique tantôt douce au ballet, tantôt forcenée, il nous emmène en  voyage. Un vrai plus que cette batterie qui ressemble au bruit sourd des rails du chemin de fer, direction l’Ouest…

Les petites scènes de la vie quotidienne (le ciel, le travail, la voisine d’en face, si jolie) et les grandes peines se succèdent, c’est une vraie mosaïque de nouvelles romancées qu’il nous distille de façon caressante ou  dramatique, le sourire ou le sanglot dans la voix qu’il a chaude et forte. Faulkner n’est pas loin.

C’est le grand, grand mérite du blues d’Eric Bibb, de nous faire partager des moments de vie, les rendre universels dans leurs douleurs et dans leurs joies.

Mais il sait également tordre légèrement le cou aux habitudes bluesies, se défaire de trop de répétitions, passer outres les conventions, aller plus loin, par-delà les apparences, des pointes de folk, de rock se glissent en douce, renouvellent le genre sans le dénaturer, laissant chacun satisfaits, les puristes comme les audacieux.

Une ovation a clôturé le concert. C’était mérité.

Un chanteur bien connu chantait  «  Je sais ce qu’il t’ faut …. Du blues, du blues, du blues, du blues, du blues …»

On en a eu !!! Du blues, du blues, du blues et du grand blues !!!!

A bientôt, autres genres, autres découvertes….

 

* C’est juste un jeu de mot à la noix …