Sur les ailes des pygargues

Eric Bibb et JJ Milteau, Entrepôt du Haillan, 10/03/ 2016
par Annie Robert, photos Alain Pelletier

©AP_ericBibb

Plusieurs guitares, des harmonicas diatoniques en petites friandises, des claquements de doigts et des claqués de pieds, un sombrero d’hidalgo beige, une voix chaude, légèrement voilée et le décor est posé, le voyage peut s’enclencher dans les paysages du country-blues. « Pick a bale of cotton » avec son rythme folk endiablé nous happe immédiatement sous un flot d’images. Et nous voilà partis. On embarque dans les chariots des petits blancs, dans les champs de coton du Sud et les bayous de Louisiane. Les mustangs ébrouent leurs naseaux et une douleur sourde se faufile, omniprésente avec en contrepoint des espoirs fragiles chevillés au corps. C’est un pan d’histoire qui se réactive et qui résonne en ces temps d’incertitudes, d’immigrations et de déracinement comme un drôle de miroir ancien, bouleversant, universel et honteux. Le blues est à l’œuvre.
Eric Bibb et JJ Milteau rendent hommage ce soir, devant une salle archi pleine à Lead Belly. Mauvais sujet et charmant bougre, troubadour et colporteur moderne, ce chanteur folk afro américain le plus célèbre de tous les temps aura converti à la vérité du blues des millions de fans, bien au-delà des frontières de sa propre communauté. Ses chansons ont été reprises maintes fois, des jazzmen aux rockeurs, des folk-singers aux groupes modernes, sans que l’on sache vraiment qu’il en était l’auteur : « My girl » (Where did you sleep last night) de Nirvana, « House of the rising sun » (The Animals puis Johnny Hallyday), « Midnight Spécial » de Creedence Clearwatter Revival… et il faut désormais ajouter Keith Richards dans la longue liste de ceux qui ont interprété le délicieux « Goodnight Irène ». On redécouvre ces petits bijoux au fur et à mesure de la soirée en chuchotant «  ah bon…c’était de lui ? »
Le groupe est dans une formation minimale qui n’enlève rien à sa puissance. Larry Crockett (rien que le nom fait rêver..) à la batterie propose une rythmique tantôt douce au ballet, tantôt forcenée qui va du bruit sourd des rails du chemin de fer, direction l’Ouest, au chuintement des hautes herbes des plaines. Avec sa basse bizarre en forme de petit violoncelle et sa voix d’outre-tombe, Gilles Michel et son allure de sage Cheyenne assure un soutien sans faille et énergique.

©AP_jjMilteau-1843
JJ Milteau fait bien plus qu’accompagner Eric Bibb. Harmoniciste reconnu, délicat, et fulgurant, il est un vrai et grand partenaire. Il donne une couleur particulière au concert en convoquant toutes les composantes de l’harmonica (ou plutôt des harmonicas, il en a plein !)   Son instrument a des airs de bête traquée, d’éclairs zébrés, de vents dans les arbres, de petits cris d’oiseaux, de plaintes et de souffles, parfois en solo, parfois en simple accompagnant. On se délecte de cette pleine entente entre les deux hommes.
Quant à Eric Bibb , sa voix, sa guitare à douze cordes et ses combinatoires hyper sophistiquées, tout est tissé de la nostalgie tantôt désespérée, tantôt revendicative et coléreuse de cette Amérique mythique si proche pour lui et pas si éloignée de nous. Les petites joies du quotidien, les chants de travail et les berceuses, les peines de cœur et les injustices se succèdent, c’est une vraie mosaïque de nouvelles romancées qu’il nous distille, le sourire ou le sanglot dans la voix avec une poésie permanente. Et les chansons qu’il convoque sont bien à cette image, sauvages ou résignées. Cette appropriation des chansons de Lead Belly dans un mélange de force et d’humilité fait toute la saveur de ce concert. Et le public fredonne et tape dans les mains, totalement sous le charme, ravi. Ce « folklore » nous parle, nous enchante et nous trouble aussi.
On vit un beau moment de partage généreux, une belle soirée de musique gaie, tendre, folle ou triste, parfois tout en même temps. Du blues quoi…
Nul doute que le vieux Lead Belly aurait apprécié cet hommage, qu’il aurait lui aussi tapé du pied et chanté à pleins poumons s’il n’était pas déjà parti au-dessus des grandes plaines sur les ailes des pygargues à tête blanche, ces oiseaux à l’élégance rare qui peuvent de leurs yeux perçants découvrir ce qui est caché, même profondément, ce que l’on n’a pas trop envie de voir, ce qui rend honteux ou mélancolique, tous les exploits et toutes les lâchetés d’un monde qui n’épargne pas les faibles.

©AP_jjMilteau-1879

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