De charme et d’ombre …

par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Hugh Coltman

Hugh Coltman

Hugh Coltman                        Salle du Vigean Eysines  17 /03 /2016

Dans le jazz, les «  tribute to »,« les hommages à »,« les reprises de »  sont des pratiques récurrentes et acceptées. Elles ne sont pas le reflet d’un manque d’imagination ou de créativité, ni le désir  de se mettre à l’abri. Bien au contraire, c’est une façon pour les musiciens de se replonger dans les heures passées à repiquer des solos, de creuser encore les microsillons bien usés par des écoutes successives, de rendre aux Maîtres tout ce qu’ils leur ont apporté. Et chaque fois c’est un sacré risque: celui de ne pas se montrer à la hauteur, de faire de la pâle copie (tiens, je pense à Bruel singeant Barbara ouh là.…), de ne pas restituer  le vif argent, l’axe vital d’un grand musicien.
Un pari osé mais tonifiant.

Ce soir, Hugh Coltman, le bluesman anglais à l’allure de beau gosse rockeur mais so british, nous invite dans l’univers de Nat King Cole pour les  40 ans de sa disparition, un grand retour en arrière dans les transistors et les postes en noir et blanc. Premier grand crooner noir, il fut parfois regardé de loin par sa propre communauté, qui le trouvait trop sage, trop lisse, trop consensuel, trop uncle Tom et pas assez revendicatif. Il faut dire que la voix de velours, les arrangements pur sucre étaient là pour amadouer les familles bien pensantes et les jeunes filles en fleur de la petite ou de la haute société blanche. Et pourtant ….
Nat King Cole fut victime d’un ostracisme racial violent lui aussi comme tant d’autres  mais c’était une victime sans colère et  la plupart de ses chansons s’épanouissaient quand même dans  l’amour et le romantisme. Il s’agissait de « sourire malgré tout », de rester digne et de garder à l‘intérieur la part d’ombre, de peur et de douleur.
C’est cette part d’ ombre que Hugh Coltman nous invite à explorer, en choisissant de révéler la face blues de Nat King Cole, en s’éloignant des arrangements candies qui lui collent à la peau.
Pour Hugh Coltman aussi, c’est une aventure nouvelle dans laquelle il s’est lancé avec humilité et un plaisir tendre. Plus connu pour son groupe pop/ rock  The Hoax où sa voix a fait merveilles,  il a découvert le jazz sur la pointe des pieds avec China Moses ou Eric Legnini, s’y est senti bien et y persiste avec raison.
Ce soir  c’est  un quartet de choc  qui l’épaule: Frank Agulhon à la batterie ( un solo d’une inventivité éblouissante et tout en douceur.. du jamais entendu !)  Christophe Minck à la contrebasse ( du funk et du rythme bluesy), Gael Rakotondrabe, au  piano ( swinguant, véloce et tonique, une belle découverte ) et Thomas Naïm à la guitare (  des solos d’enfer dont Clapton n’aurait pas à rougir…).

Hugh Coltman & Thomas Naïm

Hugh Coltman & Thomas Naïm

« Desenchanted » commence le set et la voix s’élève à la fois séductrice et ronde, légèrement voilée et émouvante : des suraigus d’une grande maîtrise, toujours pleins et parfaits, une puissance étonnante même sans micro et un swing à couper le souffle. Sans arrêt, Hugh Coltman va bousculer les rengaines, pousser les limites, transformer les arrangements, s’approprier les chansons. « Pretend » « Meet me » Sweet Lorraine » « Mona Lisa »  vont se retrouver chavirées, revisitées, rockysées , funkysées  sans perdre une once de leur charme et de leur efficacité mélodique. « Nature Boy » prend des allures d’opéra tragique et une battle s’engage entre la voix et le piano sur  « Lovin you »  dans une entente délicate. Eclats brillants de joie et de rythme et sombres échos se succèdent et se mélangent dans les mêmes morceaux. On a l’impression qu’une peau  a été enlevée, qu’un voile s’est déchiré et que les chansons se présentent à nues réveillées par une voix aux  inflexions rauques ou célestes. Une mention spéciale à « Smile » musique de Chaplin dont l’émotion nostalgique affleure et à « Morning Star » avec le seul accompagnement piano d’une simplicité vocale à fendre l’âme…deux chansons révélatrices  puisqu’on doit «  sourire même quand le cœur a mal… »
La soirée se termine sur un «  Walkin » en forme de rock endiablé, avec des spectateurs dansant (à fond pour certains !!) et tapant des mains et un rappel très tendre autour de «  Small Town » pour se quitter en douceur. Tous debout avec le même bonheur !

Gaël Rakotondrabe

Gaël Rakotondrabe

Hugh Coltman a bien réussi son pari, rendre un hommage à Nat King Cole en ajoutant sa griffe, son atmosphère et ses couleurs propres. Le charme et l’ombre s’entrelacent dans sa voix  pour en saisir les belles et tragiques nuances, il redonne à ces chansons si souvent chantées une profondeur insoupçonnée. Pour «  sourire quand même  quand le cœur a mal »  ….

Hugh Coltman Quartet

Hugh Coltman Quartet

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