Que la musique abreuve nos sillons !

Par Annie Robert, Photos Lydia de Mandrala

Chroniques Marciennes  # 9
Marciac  10 Août  2016

Dianne Reeves /  Kamasi Washington.

Il y a des artistes qui ont la musique en partage dès leur petite enfance : biberonnés au swing, talqués au contre point, nourris à l’after-beat avec des ailes d’arpèges accrochés à leurs chaussons. Qu’ils s’y soumettent, qu’ils s’y accrochent comme à une planche de salut, qu’ils s’en emparent, peu importe. La musique les irrigue depuis toujours en petits ruisseaux, en grosses gouttes ou en jets continus. Elle ne les lâche pas et surtout, ils la répandent, la partagent, l’offrent sans rechigner. Les deux artistes de ce soir, dans un genre très différent, voire opposé, sont dans ce cas : généreux, décoiffants.

Dianne Reeves

Dianne Reeves

La soirée débute avec Dianne Reeves, grande et magnifique héritière des voix sublimes des grandes chanteuses black. D’abord par une longue intro où chaque musicien, tous parfaits pourront exposer leur talent : un guitariste dopé à la bossa, un bassiste discret et efficace, un pianiste attentif  et un batteur sans ostentation.

Romero Lubambo

Romero Lubambo

Tous concourent à ce que Dianne Reeves se sente en sécurité pour que la voix puisse s’exprimer pleinement, puisse fasciner jusque dans les moindres replis.  Et c’est cette voix, qui saute aux oreilles : une technique épanouie, parfaite (ah le travail du micro), une puissance énorme et maîtrisée, une tessiture  gigantesque qui va du grave profond aux feulements de l’aigu, un timbre coloré  aussi fleuri que sa robe rose.

Terreon Gully

Terreon Gully

Dès le 3° morceau, la salle déjà acquise tape dans ses mains. Il faut dire que la diva est généreuse et pleine de faconde. En vérité, les chansons qui lui servent de support n’ont pas grande importance, (elles ne sont d’ailleurs pas exceptionnelles), elles restent dans la tradition du chant vocal mais on est totalement  pris par la voix, la soul, la facilité du scat qui se fait instrument.et sa façon de se jeter totalement dedans.  Un harmoniciste vient se rajouter au groupe et leur dialogue se pose tout en intimité comme celui qui suivra « It’s very clear » où c’est avec la guitare qu’elle partagera un instant de complicité tendre. Elle raconte ses chansons, les illustre, parle d’amour ou solitude.  « I’m better now »  Est-ce la voix de la contrebasse ou celle de Dianne qui improvise avec folie ? L’entendre est un vrai bonheur nourrissant. Avec l’abattage de Tina Turner, elle se permet quelques incursions, vers la pop, le rock  et c’est avec la fougue d’une lionne, qu’elle exécute au premier rappel une improvisation scat très originale pour présenter avec affection et amour chacun de ses musiciens.

Dianne Reeves & Reginald Veal

Dianne Reeves & Reginald Veal

Le deuxième rappel verra s’allumer les briquets et les téléphones portables comme des lucioles oscillant dans le noir pour un dernier échange entre la salle  et la chanteuse. Son sillage parfumé, tonique et sensuel, nous laissera radieux, revigorés et admiratifs.

Deuxième partie, autre atmosphère, autre style. Dès la montée sur scène, le look pose le partie prix : politiquement incorrect, messieurs dames. Tenue des Black Panthers, casquette de basket, bonnet rasta, tunique à la Sun Ra et tee-shirt  psychédélique  de sales gosses : attention OJNI (Objet Jazzistique Non Identifié) !!  Kamasi Washnington  et son octet investissent le chapiteau.

Kamasi Washington

Kamasi Washington

Dès le premier morceau, la puissance est forte, garez vos tympans, accrochez-vous à vos sièges et à vos godasses, histoire d’éviter un envol dans les cintres.
Deux batteries , un trombone, un clavier, une basse, une chanteuse et le sax ténor de Kamasi, terrible, puissant, solaire et virtuose. C’est une musique de l’urgence, du paroxysme et de la transe (Patrice Quinn, la chanteuse tanagra accentuant cet aspect mystique par une gestuelle d’incantation).

Patrice Quinn

Patrice Quinn

Pas question d’être gentils, bien élevés, propres et bien cleans. Une fois bien cloués à nos sièges, (que ceux qui nous  aiment nous suivent…), ils vont nous récupérer, nous transporter dans leurs univers dans des morceaux aux atmosphères variées et surprenantes, en revenant à une hauteur de décibels élevée mais confortable.
Ça se déroule pourtant comme une course de fond échevelée, un jeu de quilles : des flèches dans tous les sens, des seaux de notes au kilo, mais aussi des unissons remarquables, des solos inventifs (le trombone de Ryan Porter agile comme un rossignol).

Ryan Porter

Ryan Porter

Chaque morceau est composé en forme d’opéra : un exposé et des motifs multiples repris en boucles, entrecroisés, interpénétrés, superposés, avec des fortissimo et des retombées symphoniques. Il faut entendre à quelle moulinette ils vont passer « Cherokee » un standard bien connu mais pas si lisse que cela pour en faire une déclaration contestataire tout en lui gardant son lyrisme et sa mélodie avec l’arrivée de Rickey Wahshington au sax soprano.

Rickey Washington

Rickey Washington

Une ballade se glisse ensuite dans laquelle le chant et le sax fusionnent, se font enjôleurs, presque divins; de la dentelle séduisante et douce. Autre moment d’exception, la prestation du bassiste  Abraham « Miles » Mosley dont la finesse du jeu n’avait échappé à personne et qui nous offrira un morceau solo contrebasse et voix  à décrocher les mâchoires. Les scories en tout genre font partie du jeu, le groupe s’en sert et les développe. On a droit volontairement  au goudron et aux plumes. Seule la battle entre les deux batteurs est un peu décevante mais pour le reste rien à jeter : du gros, du fort, du politiquement engagé et le sax de Kamasi impérial.

Abraham "Miles" Mosley

Abraham « Miles » Mosley

Le set se conclut sur un manifeste pour la cause des blacks en forme de cris jetés, de douleurs et de spasmes. C’est sidérant de justesse, et de qualité musicale. Une expérience à vivre, pour nous comme pour eux.

Brandon Coleman

Brandon Coleman

Voici un concert dont on sera fier de dire plus tard : «  Bon sang, j’y étais !! »

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