Du rififi dans les claviers …

Par Annie Robert

Chroniques Marciennes  # 11
Marciac 12 Août  2016

Rémi Panossian trio  /  Bojan Z Trio

Il est bien rare d’avoir un concert dont les deux parties soient aussi intéressantes l’une que l’autre. Il y a souvent une faiblesse, une préférence, une comparaison.
Pourtant ce soir à l’Astrada, rien de tout cela : deux trios, magnifiques en tout point, bâtis sur la même formule, piano, basse, batterie, certes différents dans leur partis pris musicaux, leur expérience et leur âge mais d’égale qualité dans leur production; deux moments de plaisir à admirer le talent à l’état pur.

Premier sur la scène : Rémi Panossian Trio, des jeunes trentenaires affûtés, dont l’énergie, la rapidité du jeu, l’espièglerie sont les traits essentiels. Ces trois-là sont les rois de la volte-face, des ruptures et des suspensions. Des tue-l’ennui intégraux. Tenue par des bouts mélodiques accrocheurs, dans la tradition du rythme and blues ou de la pop, leur musique s’éclate rapidement en motifs répétitifs à la métrique complexe. C’est construit, travaillé, ciselé, pensé et joyeux mais cela n’empêche pas une improvisation  débridée. Avec Frédéric Petitprez batteur fou, tour à tour léger ou viril qui impose au groupe un rythme débridé, la  contrebasse allongée, déliée et parlante de Maxime Delporte souvent en contrepoint et réponse avec le piano, Rémi Panossian  a trouvé des alter ego pour satisfaire ses envies de contrastes et laisser s’exprimer son piano redoutable d’une agilité de singe. Dans ce trio, chaque instrument a son importance et prend le thème ou le leadership : ballade aux accents de gospel d’une belle pureté pour le piano, danse folle de la contrebasse,  solo introductif pour la batterie où vont s’exprimer toutes les facettes de l’instrument, grincements, frappes , peaux, fers, tintements…C’est un univers, un ton qui n’appartient qu’à eux et dans lequel on entre sans difficulté.
Ces fans du changement de tempo et des contre-pieds sont également remplis d’humour, au vu des titres décalés de leurs morceaux « Brian le raton laveur » « Burn out » ou « Into the Wine ». On sent qu’il y a une vraie vie de groupe, une véritable création collective. Ils se situent dans cette mouvance actuelle des jeunes groupes de jazz, qui travaille en collectif et non plus en individus partenaires d’un moment. Malgré quelques redites et quelques effets de trop, cela donne une musique bluffante, tonique, rusée et de haut vol, une performance technique et une vérité musicale authentique. On ne dira plus « à suivre » mais « allez-y » !
En deuxième partie, le Bojan Z Trio. Bojan Z, la cinquantaine éclatante, est un pianiste qui n’a peur de rien, inclassable virtuose, inventeur permanent, traficoteur d’instruments. Aussi à l’aise aux synthés qu’au piano, il se délecte des échanges, des mélanges, des folies décalées. Sa carrure d’athlète a partagé la scène avec des musiciens de tous horizons, de tous pays, un « xénophoniaque » fertile qui étonne sans cesse. Moins d’urgence dans sa musique, plus de sérénité mais pas moins d’énergie et de partage. Il est peu fréquent de le voir en trio. Mais ce soir pour Marciac, il se plie avec bonheur à ce passage obligé pour tout grand pianiste avec deux compagnons de choix. Thomas Bramerie à la contrebasse est un sideman de luxe  qui sait suivre sa propre mélodie tout en gardant une base rythmique impeccable. Pierre François Dufour est lui, un batteur multicarte, actif, solide et coloré qui va nous révéler une autre facette de ses savoirs. Un groove sans faille ne lâche pas le groupe, il en est l’épine dorsale, court dans les cordes, dans les touches, dans les cymbales. Bojan Z a adapté au trio plusieurs de ces morceaux anciens et récents : un « TNT » explosif bien sûr, un « Tender » mélancolique et obsédant qui virera au paroxysme  grâce à l’ostinato puissant du piano. Bojan Z sait convoquer toutes les couleurs des folklores qu’il aime, celui des Balkans bien sûr avec un « CD Rom » en forme de clin d’oeil mais aussi celui du moyen Orient et du chaabi, celui des îles avec le maloya évoqués dans « Algérique » .
Lorsque Pierre François Dufour se mettra au violoncelle, ils nous offriront une chanson  de Carlos Jobim, à la fois triste et joyeuse, un concentré paradoxal du Brésil, très délicat et sobre. Et le morceau suivant nous fera découvrir les attraits rarement vus du violoncelle jazz.
La musique de ce trio c’est la couleur, une brillance de bayadère et beaucoup d’inventivités, un métissage swinguant et heureux.
Le set se conclura par deux morceaux enchaînés, un « Good wine » gouleyant et un « In goods we trust » en forme de chevauchée fantastique.

Une soirée magnifique, cohérente et revigorante, entre une découverte -confirmation, et confirmation- découverte. Du plaisir pur jus.

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