L’équation de la joie : be funk !!

Par Annie Robert

Chroniques Marciennes  # 8
Marciac  8 Août  2016

L’équation de la joie : be funk !!

Fred Wesley / Maceo Parker

Prenez une section rythmique au groove implacable, une section harmonique habile comme un chat et solide comme un roc, rajoutez une section cuivre charpentée n’ayant pas peur de chauffer à blanc les embouchures, secouez fort et sans fatigue, brassez sans peurs et sans reproches et le funk est à vous, pulsé à 100 degrés !!… Choix de vie, choix d’espace, choix de mots et de harangues, c’est la recette de la joie. Funkez les gars et sus à la vie !!
Ce soir sous le chapiteau de Marciac, deux grands maîtres du funk, deux compagnons de James Brown, deux héritiers du genre qui ne s’embarrassent pas de fioritures inutiles, qui vont directement s’adresser à nos pieds, deux septuagénaires qui n’ont pas perdu une once d’énergie pure : Fred Wesley et son trombone doré et Maceo Parker et son sax bouillonnant.

Fred Wesley et ses musiciens arrivent sur scène tous vêtus de noir, comme un boy’s band où, pour certains, le ventre aurait poussé plus vite que les abdos.
C’est la basse joufflue, élastique et virtuose  de Dwayne Dolphin  qui lance  le set en installant un beat qui ne faiblira pas. C’est puissant, carré, d’un volume et d’une efficacité maximale. Fred Wesley  tire de son trombone un son rond et clair sans aucune faiblesse ce qui est un exploit lorsqu’on connaît un peu la difficulté d’être juste avec cette bizarrerie de la musique. Il se fait improvisateur agile ou accompagnateur docile. Chaque musicien fait briller ses plumes puis rentre dans le rang, ils rigolent, se taquinent musicalement et se retrouvent ensemble pour marquer le tempo d’unissons éclatants. Rapidement le plancher vibre en cadence sous les pieds des spectateurs, les jambes fourmillent d’impatience et les frappés de mains  deviennent des tempêtes sonores. Fred Wesley se montre  un habile harangueur de foule, il sait s’adresser à elle directement, la faire chanter et s’en moquer parfois (Boogie, boogie bap, bap). Il prend souvent le chant, avec ses musiciens  en réponse, pour des clins d’œil, des paroles qui semblent être des jeux de mots (mais quand on ne comprend pas l’américain, ça limite un peu.)
Ils ne se prennent en tous les cas pas au sérieux, se moquent d’eux-mêmes jusqu’à la caricature dans des petites comédies et des faux-semblants volontairement décalés. Ils se marrent et nous aussi. On rigole du blues qui a mal à l’âme, du moment slow et du love song ce qui ne les empêchent pas de nous gratifier d’une ballade symphonique digne d’un grand orchestre et de certains morceaux qui pourraient porter la paternité du rap. Le set se conclut par un « House party » de belle facture. Un seul petit rappel car il ne faut pas trop abuser des bonnes choses….

Changement de plateau et dans un tourbillon de mauve et de noir, arrive Maceo Parker. Le visage et la silhouette sont amaigris certes, mais les yeux pétillent de vie et de malice. Une énergie intacte. Le sax alto dès les premières mesures se remplit de bulles de champagne endiablées, beat and beat « and be funk ». Ca parle aux muscles et aux tendons, au souffle et aux mains. C’est une musique de l’instant, de l’allégresse et de la danse. Une musique pour les pieds comme disent les canadiens et on ne va pas s’en plaindre. Autour de lui, des musiciens qui en jettent : un tromboniste épatant, un bassiste puissant à tous les sens du terme, une batterie métronomique, un clavier pas tempéré du tout…Ça balance et ça pulse, ça décoiffe, ça étincelle et ça nous en colle plein les mirettes. Le sax de Maceo souffle un groove  authentique, drument enraciné, parsemé de sons rauques, de piques éraillées et de belles citations arrondies. Il sait se montrer moqueur en caricaturant le jazz New Yorkais «  we don’t play jazz, we play funk !!»,  mais respectueux également des grands noms et les hommages à James Brown ou Marvin Gay  le prouvent. L’art vocal de Maceo Parker n’est pas en reste, il chante autant qu’il joue. Les harangues se multiplient « get up ! », on n’est pas là pour faire dans la demi-mesure, mais pour jouer et écouter à fond. Il y en a pour les oreilles et il y en a pour les yeux.
Aretha Franklin vient aussi se rappeler à nos mémoires, par l’intermédiaire d’une de ses deux choristes, sa cousine, sa sœur, sa nièce ou fille ou sa voisine, on ne sait pas, mais la voix funky, puissante, dopée au gospel, booste encore davantage la salle si c’était possible. Le show va grossissant. Chorégraphies, chants à quatre, solos éblouissants notamment de Reggie Ward à la guitare qui était déjà dans le band de Fred Wesley et deux moments tendres : « We don’t know what love is »  au trombone et au piano, d’une charmante délicatesse et un hommage voix / piano avec lunettes noires et gestuelle qui fait revivre Ray Charles, ponctuent le set.
Sur le côté de la scène, les digues ont rompu et c’est un flot de jeunes pêchus et sautillants qui envahissent le parterre. La transe n’est pas loin,. Danse, danse, danse.  Bon sang, c’est d’une efficacité redoutable !!

La soirée se termine dans la joie  la plus totale. Be funk, be funk à profusion, à foison, ad libitum.
Be funk, pour se sentir vivant, encore et toujours. Eh, oh Maceo !!.

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La métamorphose des Grands-Mères …

Par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 7
Marciac 5 Août  2016

La métamorphose des Grand-Mères…

Kyle Eastwood Quintet  /  Avishai Cohen Trio

Que savons-nous de la contrebasse ? Instrument imposant de fond de scène, timide malgré ses larges formes, en charge du rythme avec son alter ego la batterie, elle fait partie de ceux qui se sacrifient dans la joie, dont on remarque l’absence mais pas toujours la présence. Une discrète qui se laisse ignorer…
Ce soir pourtant, les Grands-Mères comme on les surnomme, sont à l’honneur et ce sont deux contrebassistes leaders de groupe qui vont se succéder sur la scène d’un chapiteau bourré à craquer et nous en faire découvrir des possibilités roboratives.
Kyle Eastwood  et son quintet d’abord dans lequel il alternera contrebasse et basse électrique. Il est ce soir accompagné de ses quatre mousquetaires: Andrew McCormack, au piano agile et fougueux, Quentin Collins à la trompette claire et déliée, Brandon Allen qui sait chercher la note qui fait mal au saxophone  et Chris Higginbottom, à la batterie pour un soutien que l’on pourrait souhaiter par instant plus léger. .

Kyle Eastwood

Kyle Eastwood

En trio, en duo ou au complet, alternant standards aimés, compositions personnelles ou musiques de film revisitées, le set se présente comme autant de petites fenêtres ouvertes sur le monde du jazz. Les atmosphères sont diverses et colorées : hommage au groove d’Horace Silver, sons des jazz clubs des années 50, latin jazz. Le schéma est classique et le style également. La prise de risque est, on peut le regretter, minime mais la sincérité et la fougue toujours présentes emportent l’adhésion. «  Marrakech » morceau dans lequel Kyle Eastwood propose un moment d’atmosphère personnel et intime où la contrebasse se fait oud, est peut-être la voie qu’il lui faudra se résoudre à explorer.

Stefano Di Battista

Stefano Di Battista

Stefano  Di Battista rejoint le groupe au milieu du set et y glisse avec facilité ses improvisations lyriques et construites et un son ample d’une grave beauté, qu’il soit au soprano ou au ténor. Un doux moment de grâce avec le thème de « Cinema paradisio » d’Ennio Morricone suspend la salle, une fin tonitruante des soufflants dans un groove échevelé et un morceau dédié à Marciac réjouissent les spectateurs et on se quitte après deux rappels enlevés.
Grand-mère a commencé sa cure de jouvence dans la joie et la belle ouvrage.

Et ce n’est pas fini… Elle va sacrément prendre un coup de jeunesse la grand-mère, avec l’arrivée du Avishai Cohen Trio !!
La contrebasse va changer d’âme. Elle percute, frappe du bois et  de l’archet, se pavane ou se plaint. Elle va devenir une jeune fille au balcon, une adolescente qui danse sur les braises ou sur la lande, une compagne des oiseaux du Sud. La demoiselle parée de ses atours se prépare au voyage ou à la noce, elle relève ses jupons pour sauter les ruisseaux. Elle est gaie et unique.
Le trio impulse des ruptures de couleur et d’intensité permanentes, une structure solide et toute en finesse des compos. La contrebasse prend souvent le chant (et le champ également !) et le piano se résout au soutien. La recherche mélodique est constante. Les trois musiciens dont la complicité, la complémentarité sautent aux oreilles, se passent le thème, se le volent, se le tordent et se le reprennent.

Avishaï Cohen

Avishaï Cohen

Omri Mor au piano est bluffant de qualité et  Noam David à la batterie, souple, sans esbroufe mais puissant. Quant à Avishai Cohen, il  va chercher dans le tréfonds de son « amoureuse »  du bois frappé, des cordes d’attaches, des glissés et des slaps. Du rarement vu et de l’émotion au bout des doigts.
Avec des accents andalous ou yddishs, la contrebasse se fait lyre ou sitar et on plonge dans le folklore sans jamais lâcher le groove.
Les appuis entre le trio sont permanents, on ne sait pas qui suit l’autre et qui le précède, dans des échanges qui sont la marque d’un vrai travail de groupe et qui nous propulsent haut.

Grande-mère nous enlace et nous redevenons petits-enfants pour un « Child is born »   plein de câlins et de sommeils embrumés. Elle nous entraîne sur les rivages de la Méditerranée et nous redevenons auditeurs de contes enfuis.
Le chapiteau laisse éclater sa joie et sa reconnaissance pour un tel moment que l’on sent unique.
Un premier rappel avec des solos de folie .Un deuxième  rappel qui resserre encore l’émotion lorsqu’Avishai Cohen se met à chanter en espagnol « Alfonsina vestida de mar » une chanson de son enfance, de celles qu’on se fredonne pour bercer les chagrins ou accueillir le marchand de sable. Les yeux commencent à piquer et la fatigue n’y est pour rien.
La salle ne veut pas lâcher, pas question que le groupe s’en aille déjà. On s’incline sur un « besame mucho » réinventé. Un quatrième rappel suivra pour une salsa pleine d’allant et de contre-pieds. Encore, encore…
Au cinquième rappel, les yeux piquent définitivement lorsqu’il entonne seul avec sa contrebasse un «  Sometimes I feel like a motherless child » en un puissant et mélancolique cadeau d’adieu…

Avishaï Cohen Trio

Avishaï Cohen Trio

Ce soir, Grand-Mère  a chaussé ses ballerines, enfilé son habit de fête et s’en est allée  au bal comme une princesse des mille et une nuits, une fée des  bois.
Une métamorphose inoubliable.

 

Les 39 marches …

Par Lydia de Mandrala (texte et photos)

JIM 39ème # Astrada # jeudi 4 août 2016 # John Abercrombie en marche

John Abercrombie guitare, Joey Baron batterie, Drew Gress contrebasse, Marc Copland piano

Album 39 steps : pour les 39 mesures en musique, et pour le film éponyme d’Hitchcock.

Ecouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=9stGL2H-7y0

Quand il entre il est évident qu’il est chez lui dans cet écrin noir estampillé Jazz In Marciac. La salle semble neuve encore mais abrite suffisamment de fantômes accueillants, bienveillants, déférents, qui veulent apprendre et transmettre, attendent les suivants.

John Abercrombie

John Abercrombie

Et ces musiciens savent être chez eux dans les salles et dans la musique.

Il s’installe à droite vers la pointe du triangle qu’il forme avec son quartet. Marc Copland forme la pointe gauche, le piano légèrement plus vers le fond de la scène.

Marc Copland

Marc Copland

Dans le creux de la queue, comme souvent, se dresse la contrebasse et Drew Gress, qui regarde Joey Baron. Ce qui fait que, devant John Abercrombie, on ne voit que la cymbale et non la tête du batteur. C’est en me décalant que j’ai pu profiter des sourires, regards lumineux de joie de l’homme aux baguettes. Trois peuvent regarder le public et leurs collègues, seul le pianiste nous tourne le dos, et il reste centré sur son instrument et sur les autres membres du 4tet. Ils sont tous reliés mais j’ai choisi la bonne pointe : depuis le côté guitare je peux profiter des regards du pianiste et John Abercrombie n’est pas caché par le pupitre.

Drew Gress

Drew Gress

De l’importance du placement dans un concert.

Je peux aussi observer cette guitare exotique, sans clefs au bout du manche : une Soulezza Headless. Abercrombie plaisante d’ailleurs à son sujet en mimant le geste de l’accorder dans le vide.

Son visage de gros chat aux moustaches blanches tombantes est très expressif. Il chante à mi-voix les accords et ferme les yeux lors de moments doux, comme lorsque contrebasse et batterie tissent de la poésie, suivis de loin en loin par le piano, au toucher caressant, bien placé.

Parfois l’histoire semble se dessiner, démarrer sur des mouvements connus. Puis le piano étire son indignation.

Les notes semblent s’éteindre d’elles même et s’étirent jusqu’au silence de ravissement, qui ferme les yeux, jusqu’au piano qui semble juste laisser tomber des gouttes d’eau.

Il présente les musiciens, ajoutant à la liste Miles Davis, Louis Armstrong, Lester Young, qu’il sent présents car il a beaucoup appris d’eux. A coup sûr ils feront partie des fantômes de ce lieu.

John Abercrombie est un vieux monsieur aux articulations des doigts noueuses et déformées. Ses mains semblent des pinces de homard adaptées à l’instrument. Est-ce qu’il en souffre ou au contraire le fait de jouer est-il la nature de ses mains ?

Sourire entendu, il écoute les tissages de Joey Baron qui jubile en jouant, se régale en transpirant du crâne. On dirait qu’il invente à mesure qu’il joue, alors qu’assurément il y a une somme de travail derrière cette maîtrise et cet accord entre les musiciens.

Joey Baron

Joey Baron

Le 4tet nous entraîne à sa suite sur un chemin sinueux au travers des champs de blé, de tournesol. C’est la vie qui court et regarde aux alentours les aspects qui roulent, doux.

Un standard de Cole Porter, en D (ré mineur). Du corps à corps dans les confrontations entre guitare et batterie, soutenus par la contrebasse et le piano. Du groove, du swing, de la puissance.

Quelle faculté à s’enlever, partir en improvisation ensemble et revenir à la mélodie, à l’accord, ensemble aussi !

Ils sont comme un groupe d’amis qui reprendraient ensemble des chansons ou des histoires, connues depuis l’enfance, pour se regarder à la fin, heureux et souriants de s’être si bien entendus. Cela éclaire une existence.

Au rappel John Abercrombie nous susurre une histoire. Dans le creux du récit se glissent batterie ou piano qui complètent à petites touches, la contrebasse reste un peu en dehors et nous donne de légères indications, à pas de velours. C’est magique, nous sommes sous le charme.

Il revient pour un deuxième rappel. L’homme est fatigué, a du mal à marcher, ses chevilles sont gonflées. Mais il succombe au plaisir qu’il offre autant qu’il reçoit en jouant. Il semble vivre dans cet espace des salles obscures, à l’éclairage parcimonieux et délicat. Retisse une histoire, comme si ce grand père en avait plein son tiroir. Et c’est sans doute cela : ce plaisir tactile d’exprimer sur des cordes les mots et émotions qui coulent dans son esprit, ses mains ?

John Abercrombie 4Tet

John Abercrombie 4Tet

Les standards semblent être devenus des moments personnels qu’ils ont sublimés. Alchimie de l’accord du groupe, de la reconnaissance musicale.

Nous sortons ravis, apaisés.

Le retour du Jedi …

Par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 6

Marciac 4 Août  2016

Le retour du Jedi…

Shahin Novrasli  /  Ahmad Jamal

 

Shahin Novrasli

Shahin Novrasli

Soirée des pianos sous le chapiteau de Marciac, soirée des contrastes et de la manière multiple d’aborder le bonheur.
Quelle responsabilité, quelle charge pour Shahin Novrasli d’entamer seul, en tête à tête avec son piano, cette première partie, avec l’ombre tutélaire du maître du piano, Ahmad Jamal donnant à Marciac son concert unique de l’année.

Le musicien natif d’Azerbaïdjan le sait et sa concentration est manifeste. Il va se montrer à la hauteur de la confiance qui lui est faite.

Shahin Novrasli

Shahin Novrasli

La confrontation solo d’un musicien et de son instrument ne ment pas, elle relève toute l’étendue de sa richesse intérieure. Et Shahin Novrasli n’en manque pas. Un long poème improvisé  débute comme une épopée qui découvre sa route, se dévoilant en volutes et fumeroles, en petits chants de folklore, en tristesse soudaine et en cris retenus, en traits fulgurants et en lancinants ostinati. Son chant porté par une technique éprouvée et sans failles, une formation classique de haut vol, nous entraîne dans un voyage dans le temps celui des improvisateurs, celui de Bach ; et dans un voyage dans l’espace, celui de son pays, de ses paysages, de ses légendes anciennes. Son discours est truffé de milliers d’influences, de figures et de paradoxes. Comme un serpent qui hypnotise, comme une figure maïeutique, comme un amant furieux, il lutte avec son piano, ses démons et ses flammes. La salle ne bruisse plus, elle retient son souffle  et la pluie qui frappe sur le toit du chapiteau  traverse aussi les cœurs, qui battent à l’amble d’un bonheur grisé, débordant de souvenirs nostalgiques.
Un effort de marathonien, un engagement complet. C’est beau comme un lever de lune ou comme une nuit d’orage.

Shahin Novrasli

Shahin Novrasli

Après les teintes pluvieuses et nostalgiques, l’arrivée sur scène d’Ahmad Jamal, 86 ans signe le retour des éclaircies joyeuses. Le vieux maître Jedi , élégant comme toujours, semble fragile lorsqu’il s’avance d’un pas hésitant vers son piano. Mais le sourire conquérant, la complicité avec les trois musiciens qui l’entourent est si patente que d’un seul accord, il fait s’écarter les nuages, et fondre les gouttes de pluie. Fragile lui ?  Pas un brin : clairvoyant, dirigeant son trio d’une main amicale mais présente, royal, et une vitalité à fendre les pierres.

Ahmad Jamal

Ahmad Jamal

La dynamique de sa musique, son ossature,  reste le rythme, incarné de façon magistrale par ses trois sidemen : Manolo Badrena au percus avec son allure de bad boy du Hell Fest, ses congas et ses multiples objets sonores, James Cammack à la basse si expressive en contrepoint, et Herlin Riley à la batterie qui sait se montrer aussi volubile que sobre. Question rythme le piano n’est pas en reste, il peut se montrer percutant, éclater en mouvements telluriques  agités d’un groove d’enfer soutenu et coloré et retomber dans les accords les plus charmants qui nous font fondre de plaisir.  Du paradoxe, de la mélodie, des craquements aussi.

James Cammak & Ahmad Jamal

James Cammack & Ahmad Jamal

Ahmad Jamal a concocté pour Marciac  un set autour de son nouveau CD intitulé « Marseille » avec une surprise délicieuse : la présence de Mina Agossi dont la voix chaude et sensuelle décline le morceau phare. On regrette d’ailleurs que cette unique apparition soit trop brève.
Parfois debout, les doigts comme des petits marteaux, se hérissant de chemins de traverses pour se recentrer et se retrouver ensuite, Ahmad Jamal est un leader à l’écoute de son groupe. L’élégance est le maître mot de son jeu. Des bribes d’Afrique, des herbes folles de groove, des clins d’œil aux vieilles romances poussent dans les jardins d’Ahmad tantôt dans une simplicité d’eau de source, tantôt dans des tourbillons invités par le piano noir.
L’air s’est assouplit en vagues de bien-être.

Ahmad Jamal

Ahmad Jamal

Une surprise nous attend en conclusion du set, la présence du slameur Abd El Malik, un petit padawan qui paraît encore plus grand et jeune dans les pas du vieux sage, pour une déclaration d’amour lancinante à Marseille.
La salle ne veut plus lâcher son trésor national, son puits de sagesse, heureuse, joyeuse. Personne n’a sommeil. Un rappel, deux rappels. Le set a semblé si court, le temps s’est contracté si fortement.
C’est pourtant le moment de laisser reposer le vieux sage.

Ahmad Jamal

Ahmad Jamal

« Obiwan  Jamal que la force soit avec toi !! »  Longtemps…

Du nid à l’envol …

Par Annie Robert

Chroniques Marciennes  # 5             Marciac 3 Août  2016

L’orchestre de JIM et C° en région
«  Yes  Ornette !! »

Le trait d’union, le fil rouge, le son continu de cette soirée à la Strada se nomme Dave Liebman. Saxophoniste reconnu, il est, à 70 ans, un musicien au talent incontestable, rompu à tous les styles, ouvert à tous les genres. Il a joué avec les plus grands, les plus turbulents, les plus iconoclastes. Il tire de son saxophone mille  accents, du plus charmeur au plus grinçant.
Il s’est vu confié la session estivale de Jim en région qui accueille en son giron les jeunes musiciens ascendants de Midi-Pyrénées (Occitanie maintenant?)

«  Music is an open sky » disait Sonny Rollins et ils vont explorer tous les genres, à travers leurs compos et les siennes. De la ballade vocale la plus classique, au plus groovy des morceaux bop avec des incursions folles vers le free. Les neuf musiciens présents font preuve d’une belle écoute mutuelle, d’un souci de se renouveler et de s’éprouver. C’est à la fois carré, construit et détaché. Chacun est mis en avant et se montre largement à la hauteur. Par deux, par trois, ou tous ensemble, ils vont composer un set très cohérent, démonstratif de leur talent. Le maître installe les ponts et suit leur impatient désir de planer au large. Son saxophone distille sa langoureuse plainte, son souffle vital, ses pizzicati de souris effrayées ou d’aigle vorace.
Et les jeunes oiseaux déjà prêts à l’envol vont pouvoir, sous son égide, tester leurs ailes, éprouver leurs plumes, tâter l’air  et se détacher du bord du nid. Dave Liebman les entoure, leur montre les courants ascendants, la pesanteur des nuages, le vertige de l’altitude. Ils n’ont plus qu’à sauter, le ciel leur appartient.

La deuxième partie de soirée est un hommage à Ornette Coleman, jazzman sulfureux, parfois incompris, fondateur du free jazz, celui qui donna des coups de pieds dans la fourmilière du black jazz, celui de la rupture et du ras-le-bol des conventions, porteur d’une musique  engagée et politique.
Autour de Dave Liebman qui pour l’occasion sera au sax ténor, une section rythmique qui connaît son free jazz sur le bout des cordes et des baguettes : Jean Paul Céléa à la contrebasse et Wolfgang Reisinger à la batterie. Ils vont  explorer les décalages, les humeurs arythmiques de la musique contemporaine et bâtir leurs propres partitions.
Emile Parisien qui décidemment peut tout jouer, surtout hors des sentiers battus, apporte sa fougue pressée, son étonnante technique, sa gestuelle de l’urgence. Qu’il câline son sax soprano comme on berce un enfant ou qu’il  le malmène pour en tirer des cris et des suppliques, il a comme Dave Liebman, une capacité à faire croître son discours et à le pousser toujours plus loin. Les pièces d’Ornette alternent avec celles composées par Liebman. Le jeu des deux sax se complète et s’affronte. À peine quelques silences, quelques souffles et peu de repos.
Les notes se précipitent comme des sacs de coquilles de noix rompus et dévalant une pente, ricochant, se cognant, s’écrasant pour rebondir plus loin.
Frottements, dysharmonies, calme et notes au kilo ou à l’unité.
Chaque instrument doit exhaler autre chose que sa propre nature, sortir de son identité et rentrer dans le combat. La routine est hors de propos. Les quatre musiciens nous le disent clairement.
Par instants, on a l’impression de côtoyer la musique des origines, celle de la pierre et de l’os, du bruit du vent ou des ombres noires. En dés-écoutant, on touchera aux vieilles magies, aux rituels  d’exorcisme. Dave Liebman finira d’ailleurs par un délicat son de flûte perdue qui nous emmènera loin dans le temps.

Non, la musique ne peut pas être sempiternellement un long fleuve tranquille et gai. Il y a des envols qui sont des libérations nécessaires, même si parfois cela fait mal et que la sécurité n’est pas au rendez-vous.

«  Music is an open sky » disait Sonny Rollins,. La musique est un ciel ouvert ; c’est sûr Ornette !!

Les légendes à l’oeuvre …

Par Annie Robert, Photos : Lydia de Mandrala, Thierry Dubuc.

Chroniques Marciennes  # 4
Marciac 2 Août  2016

Les légendes à l’œuvre.

John Scofield / John MacLaughlin

 

John Scofield/Bill Stewart/Steve Swallow

John Scofield/Bill Stewart/Steve Swallow  (Photo : Lydia de Mandrala)

Deux grands noms de la guitare sont à l’honneur ce soir sous le chapiteau, deux légendes, deux aînés impressionnants,  inspirateurs de cohortes de guitaristes qui se sont déliés les doigts sous leurs rifs  à s’en faire des ampoules.
Une affiche de  rêve et un régal anticipé.
C’est John Scofield, compagnon de Jerry Mulligan et de Miles Davis, avec son allure de gentleman modeste et sa barbiche de père Noël qui entame la soirée. La guitare brillante comme un soleil noir se met à chanter tout de suite le blues en motifs à la fois éclatants, enveloppants et clairs, d’une virtuosité affolante. Une atmosphère intime s’installe, où le bavardage amical et musical est de mise entre le public et lui avec des coups de colère, et des confidences. Il occupe la scène et notre tête, sans effraction.

John Scofield (Lydia de Mandrala)

John Scofield   (Photo : Lydia de Mandrala)

Autour de lui, Bill Stewart assure une pulsation active et prenante qui sait également se montrer discrète et faire le minimum quand il faut; un simple petit frappé sur la cymbale faisant résonner en nous toute la nostalgie du blues.
Steve Swallow avec  son allure de vieux monsieur fatigué, blanchi sous le harnais, son regard de myope, déploie à travers  sa basse acoustique (instrument peu conventionnel) un toucher tout en finesse, un suivi attentif et un soutien intelligent. Les liens entre les trois musiciens sont évidents, faciles, et naturels. Gouttes de fusion, effets de réverb et sons légers de cathédrale soulignent encore davantage la dextérité des doigts, le discours jamais inutile.

Steve Swallow

Steve Swallow    (Photo : Lydia de Mandrala)

Il fait moite sous le chapiteau, la salle est transpirante mais les motifs s’élancent en lianes d’eau, la guitare s’accroche aux poutrelles, berce la nuit puis  la réveille, l’éclaire et la secoue. La mélodie se tord, et se contorsionne mais ne s’évanouit jamais, elle se promène en liberté. Si elle s’avance masquée, c’est pour mieux revenir  s’amuser sur le manche de nacre. La country s’invite dans une ballade minimaliste d’une pure simplicité et disparaît. Le rock éclabousse comme un  blues moderne, criant la joie, la nostalgie ou la peur. Un mélange non forcé, tout fraternel.
John Scofield nous a emmené pour un moment unique dans ses jardins d’eucalyptus, dans ses déserts de pierre. On s’est senti privilégié de pouvoir partager cela avec lui, avec eux.

Un changement de plateau plus tard, John McLaughlin, 74 ans aux prunes, une allure de jeune homme flegmatique investit la scène.

John Mc Laughlin (Lydia de Mandrala)

John Mc Laughlin     (Photo : Lydia de Mandrala)

Un son énorme, éclairé à l’électrique, dopé au groove  éclate et ne nous lâchera pas.  Ca pulse dur et fort, le palpitant s’emballe, les tempes tapent, les pieds aussi et les poumons se remplissent d’air.  Ca déménaaaaaage !!
Jazz fusion, rock, influences indiennes, John Mclaughlin est de ceux qui cherchent et s’aventurent, marquent leur temps et les mémoires des musiciens.
Dans un français charmant, il présente longuement et  avec amitié ses side-men : des « rolls » musicales : Etienne Mbappe  à la basse, dont les mains gantés de noir nous gratifieront de plusieurs solos  à tomber en pamoison, Gary Husband qui passent des claviers à la batterie avec le même talent ( «  C’est agaçant les gens comme ça !! » dira McLaughlin en riant) et Ranjit Barot , batteur indien inventif, formé aux tablas et  aux «  ti ke tah, tah ! », fort comme un rock dont la formation complétera ce melting-pot ouvert.

Etienne M Bappé Lydia de Mandrala)

Etienne M Bappé      (Photo : Lydia de Mandrala)

Les morceaux proposés sont de structure solide où l’improvisation a la part belle.  Des ballades  se transforment en acmé totale, et en groove terrifiant  pour finir dans la douceur d’un accord de blues. La guitare pleure, rit, gémit, chuinte et gronde. Les battles s’enchaînent : piano/ guitare, batterie/ piano/ et un fantastique échange batterie/ batterie mêlé de scats indiens.  John McLaughlin s ‘appuie sur plusieurs morceaux – hommages. Un à  l ‘ « Abadji » maître indien des tablas  où le chant se croise avec les reverb et les vibratos, pour finir en souffle et en voix seules.  Et une autre pièce en souvenir de Paco de Lucia «  El hombre que sabia » qui nous prendra au cœur et à l’estomac par sa force évocatrice des rythmes andalous qui affleurent.
Sont-ils des rockeurs qui jazzent, des jazzeux qui indianisent, des indiens qui rockent ? Peu nous importe. Leur musique nous enflamme sans problèmes, et au fond de la nuit, les yeux  baissés par la fatigue, rompus de notes, on en redemande encore, un petit peu plus, un petit peu plus….

John McLaughlin & Etienne M Bappé (Thierry Dubuc)

John McLaughlin & Etienne M Bappé     (Photo : Thierry Dubuc)

Une belle soirée étoilée hors du chapiteau et dans le chapiteau. Deux guitares, deux hommes, deux héritiers, deux  semeurs d’avenir.
Deux voies. Deux voix.
Et nous tous pour les entendre.

Se trata solo de vivir …

Par Annie Robert, Photos : Lydia de Mandrala

Chroniques Marciennes  # 3
Marciac 1er Août  2016

« Se trata solo de vivir…. »

Baptiste Trotigon  / Minino Garay

Sur la grande scène, Ibrahim Maalouf  et Stéphane Belmondo sont aux manettes, c’est la soirée des trompettes, (ça rime).

I. Maalouf

I. Maalouf

Pas une place de libre, pas une marche inoccupée, les parkings débordent, le chapiteau est gonflé comme une voile démesurée, on ne mettra pas un souffle de plus, pas une attente supplémentaire. Dense, à bloc, prêt à exploser, électrique.

Stéphane Belmondo

Stéphane Belmondo

Devant la foule, et un spectacle déjà dégusté par les chroniqueurs d’Action Jazz (voir sur le blog  les deux chroniques) la salle de la Strada va offrir son petit écrin plus  calme et la découverte gustative de « Chimichurri », la collaboration intime de deux musiciens de haut vol.
Baptiste Trotignon est au piano et l’argentin Minino Garay aux percussions. Il n’y a vraiment pas à regretter d’être là !!!
Deux continents, deux styles, deux cultures, deux âges et un tissage d’une facilité sereine. La soie et le brocard, la jute et le fil entrelacés grâce à la  chatoyance de l’amitié visible qui règne entre eux, leurs connaissances mutuelles de la musique de l’autre, leur habileté à se glisser dans son univers.
À deux et ensemble, ils vont magnifier la scène.
Minino Garay a sûrement dû, lorsqu’il était enfant, s’amuser à frapper sur tout ce qui pouvait donner un son, des bassines  aux coquilles de noix, des troncs d’arbres aux  poignées de portes. Devant lui, outre un cajon, un tambour, un pad et une petite cymbale, des «  bidules sonores » en tout genre : grelots, triangles, bouts de bois, maracas, coquillages  et j’en oublie…. La voix, le souffle, le scat se rajoute. La danse aussi. Tout est rythme pour ce bonhomme enjoué. Il fait d’un rien un objet vibrant. (Tiens un triangle ça peut servir à  quelque chose ? )  Il commencera d’ailleurs le concert sur sa chemise ouverte par des percussions corporelles. Il est une construction sonore, à lui tout seul, vivante, vitale et pourtant recherchée. Pas une fois, il ne reproduira le même schéma.
De Baptiste Trotignon, son complice, on connaît la virtuosité discrète et pas tape à l’œil, la couleur sur le fil du rasoir du romantisme et du jazz et  sa puissance d’évocation.  Mais le voici qui réinvente Carlos Gardel, les syncopes afro-cubaines, qui chante, qui passe au soutien  rythmique d’une main, aux maracas de  l’autre…  L’Argentine a un nouvel enfant amusé et joyeux !!  Epatés et bluffés, on en reste pantois.
Le discours musical des deux artistes se déploie, s’enfle et se mélange. On sent toute la flamme du propos, son énergie animale et inquiète, mais aussi sa gaîté, son envie d’envol. C’est bourré d’idées et de retournements.
Les mots en espagnol y ajoutent leur nostalgie profonde et leur séduction poétique.
De «  Song, song, song » écrit par B. Trotignon à «  Pérégrinations »  un traditionnel argentin, on saute d’un tango langoureux et sensuel à un délicat morceau de Mac Cartney. Parfois plusieurs morceaux s’en vont glissant, tuilés sans se faire voir, comme des passages insensibles d’un continent à l’autre. Parfois ça s’entrechoque et ça se percute pour faire jaillir des étincelles, la promesse du feu qui réchauffe. Trois rappels et des salves d’applaudissements.
«  Solo se trata de vivir ». C’est cela, exactement :  il s’agit juste de vivre, de vivre fort et simplement, de façon ardente et ouverte.
Ca urge, dans le piano, dans les percus.
Ca urge tout court.
«  Solo se trata de vivir ». La musique est un pont, un lien, un étai, un possible, des boutons de vie. Ces deux-là ont fait le nécessaire ce soir pour qu’on n’en perde pas un instant. Ils se sont bien trouvés et nous avec.