Roger Biwandu sextet « Tribute to Art Blakey »

Par Philippe Desmond.

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La vie de chroniqueur est parfois déchirante ; ce mercredi soir l’offre jazz bordelaise est pléthorique et de qualité partout. Au Siman le Philippe Bayle Trio, au Caillou le tromboniste Pierre Guicquéro en quartet et à l’Apollo un « Tribute to Art Blakey », que dis-je, pas un mais LE « Tribute to Art Blakey » déjà vu plusieurs fois… Justement à chaque fois ce fut grandiose, alors allons-y pour une cuillerée de plus !

La dernière fois c’était l’été dernier au festival de Saint-Emilion devant un millier de personnes et un concert éblouissant, ce soir c’est dans un petit bar devant dix mille personnes au moins tant il y a de monde ! Et vraiment beaucoup de jeunes – non pas moi – ce qui fait grand plaisir. Un seul bémol aucun de nos photographes d’Action Jazz n’est présent, ils sont déployés sur les autres lieux, d’où une photo à la biscotte d’une qualité à des années lumières de celle du concert.

Petit changement par rapport au sextet habituel de ce tribute, l’absence de Shekinah Rodz en repos forcé, suppléée au sax alto par un remplaçant de luxe, Jean-Christophe Jacques que l’on a peu l’habitude d’entendre avec cet instrument. Sinon autour de Roger Biwandu (dr) l’initiateur du projet on retrouve Olivier Gatto (cb et direction musicale), Francis Fontès (p), Alex Golino (st), Laurent Agnès (tr) et Sébastien Iep Arruti (tb), la fine fleur bordelaise, nos Jazz Messengers à nous.

On commence « en douceur » alors que la salle est déjà bondée par « On the Ginza ». On va déjà passer tout le personnel en revue et on sent que la soirée va être chaude ; ils ont autant envie de jouer que nous de les écouter. Roger a dû les faire bosser pas mal car tout est de suite en place sur cette musique d’Art Blakey, ce jazz puissant bâti sur une rythmique forte et bien sûr une batterie centrale omniprésente. Roger avec ce répertoire donne vraiment toute la mesure de son talent et il en a l’animal.

Puis vient un « Feeling Good » de circonstance, « Falling in Love With Love », « Eighty One » (de Miles non?) et « Oh by the Way ». Je dirai plusieurs fois dans la soirée qu’en écoutant cette musique avec ses changements de cadence, ses fulgurances et ce côté cool parfois, je m’imagine au volant d’une décapotable américaine des 60’s, le bras sur la portière, passant des petites routes de corniche aux grands boulevards d’un grand coup d’overdrive ; je ne dis pas qui m’accompagne…

Tout le long de ce premier set les musiciens vont nous proposer un festival de chorus. La section de cuivres est étincelante, époussoufflante dira Benjamin.

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Alex avec sa discrétion scénique habituelle, endosse les habits de Wayne sans aucun complexe à avoir, il est toujours juste dans ses interventions.

Laurent va prendre des risques payants sans aucun artifice à sa trompette, il est remarquable.

Jean-Christophe se surprend lui-même à l’alto et nous offre des chorus mélodieux d’un grand dynamisme.

Sébastien, à deux doigts d’éborgner avec sa coulisse le public du premier rang qui a trouvé refuge au pied des musiciens, se joue de cet instrument rebelle qu’est le trombone avec une virtuosité extraordinaire.

Au piano Francis , qui ne regardera pas ses doigts de la soirée toujours à croiser le regard de ses collègues, va nous en mettre partout comme à chaque fois, son « piano » Casio vivant certainement sa dernière soirée vu ses quelques défaillances techniques d’hier.

A la colonne vertébrale Olivier toujours studieux et appliqué – il répétera seul dans son coin juste avant le concert – va nous enchanter de cette ligne de basse dynamique et changeante assez caractéristique de la musique d’Art Blakey.

Quant à Roger, le patron, particulièrement à son aise dans ce répertoire – comme dans les autres d’ailleurs – il va notamment nous gratifier d’un superbe solo très créatif dans un tempo soutenu et de quelques fantaisies comme des décalages osés et décapants.

Après la pause méritée et rafraîchissante on repart avec « Free for All » puis ma préférée « Crisis » étirée avec bonheur pendant de longues minutes grâce – et non pas à cause – aux chorus énergiques des uns et des autres . Splendide.

« One by One », « Little Man » et bien sûr « Moanin’ » que tout le monde attend pour le dessert. Ce dessert on en reprendrait bien avec « Blue March » par exemple mais il est déjà (!!!) 22 heures et ici l’heure c’est l’heure, les voisins ont déjà la main sur le téléphone pour prévenir la police !

Un plaisir visible de jouer et un plaisir partagé de les  entendre dans un Apollo survolté. On vient de passer une soirée digne certainement des nuits de folie dans les caves de Saint-Germain des Près à l’époque folle des 50’s ; non là pour une fois j’étais trop jeune pour l’avoir vécu. Virginie me fait remarquer le nombre de musiciens présents dans la salle et me présente ceux que je ne connais pas encore ; une telle présence c’est bon signe en général.

La musique, les amis, what else ?

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Christophe Cravero Trio à l’Apollo

par Philippe Desmond.

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A l’Apollo, pour ses « cartes blanches », Roger Biwandu propose une palette très large de musiques comme évoqué dans la chronique du 7 mai dernier. Roger en est donc « le chef d’orchestre » mais aujourd’hui il s’efface derrière l’attraction du soir et c’est le « Christophe Cravero Trio » qui est annoncé. D’ailleurs l’Apollo est plein comme un œuf.
C’est la première fois que Bordeaux accueille ce musicien compositeur de jazz poly instrumentiste, jouant du piano comme ce soir mais aussi du violon et de l’alto et n’étant pas du tout manchot à la batterie. A son actif trois albums et de nombreuses compositions avec autour de lui parmi les meilleurs de la scène jazz française ainsi que de multiples collaborations en studios ou en tournée avec Didier Lockwood, Billy Cobham – il était annoncé mais remplacé lors du dernier concert au Rocher – mais aussi Thomas Fersen, Sanseverino ou Dick Annegarn. Un superbe musicien très éclectique, apprécié et très demandé… même à la Comédie Française où il participe musicalement à une pièce ! Et il est là à deux mètres de nous, c’te chance ! Aujourd’hui un simple piano électrique Casio – celui de Francis Fontès – va faire l’affaire, et comment !

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Avec lui un autre musicien atypique, original, le bassiste compositeur Yves Carbonne dont, à tort, on ne retient souvent que ses instruments bizarres : des basses à « tessiture étendue » nous dit-on, oui des basses interstellaires à 10 ou 12 cordes, fabriquées sur mesure – en plus il est gaucher – chez Jerzy Drozd au doux nom d’Héroïc Fantasy , plus près de harpes de Space Opera que de spartiates quatre cordes. Mais c’est justement dans cette dernière configuration toute simple mais efficace qu’on va l’apprécier ce soir.

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Aux baguettes, au micro, à l’organisation, à la com, Roger Biwandu joueur local aux multiples capes internationales pour reprendre le jargon du rugby dont il est un fan absolu. Dans le monde du jazz et au-delà, Roger connait tout le monde, tout le monde connaît Roger, Roger joue avec tout le monde – plutôt les bons quand même – et tout le monde veut jouer avec Roger. Et nous on ne se gêne pas, on en profite ! Lui aussi a choisi la simplicité, caisse claire, grosse caisse, charley et une cymbale ; on va voir que ça va suffire… Il est suivi ce soir par une équipe de TV qui tourne un reportage sur lui.

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Roger a déjà joué avec les deux autres mais eux n’ont jamais joué ensemble et comme le répertoire est celui de Christophe Cravero, Yves Carbonne a droit aux partitions. Ils ont bien sûr é-nor-mé-ment répété, c’est-à-dire dans la journée au Tunnel voisin où ils se produisent ce jeudi 12 novembre.
La majeure partie du dernier album de Christophe Cravero « Elegant Elephant » va être jouée, un jazz de trio mais original dans la mesure où il est souvent l’occasion d’un dialogue piano batterie dans lequel ces instruments se répondent et se défient arbitrés par la basse indispensable. Cette musique en ce sens est singulière, le piano bien sûr participant à l’harmonie et la batterie à la rythmique mais aussi réciproquement ce qui est plus osé. Maîtrise des breaks, des changements de rythmes, c’est un vrai festival qui nous est offert ; richesse harmonique, groove, sensibilité bien sûr c’est fou comme avec trois instruments simples de tels talents peuvent nous tirer vers les sommets. ; et avec un plaisir de jouer communicatif.
Le second set va être flamboyant. Le bilan Carbonne – désolé – est à souligner, rythmique certes mais aussi par l’utilisation mélodique de l’instrument ; et quel groove lors de certains titres ! Au piano Christophe se balade avec une virtuosité extraordinaire sans tourner à la démonstration, toujours à bon escient. Je le répète, c’te chance ! Aux baguettes Roger avec ses deux fûts va nous faire la totale ; avec ce matériel minimaliste son solo de batterie si j’ose une métaphore, c’est comme un cycliste grimpant allègrement le Tourmalet sans dérailleur ; solo de caisse claire un jour de 11 novembre, bel hommage soldat Biwandu.
La fin du concert approche il y a un peu moins de foule à l’Apollo c’est alors que débarque « La Foule » de Piaf transcendée par le trio et ça va être un vrai climax pour tous, musiciens et spectateurs. Quel pied les amis ! Yves Carbonne est aux premières loges du défi que se sont lancé les deux autres fous furieux, un combat viril mais correct tous sourires dehors ! Quelle séance !
Ce n’est peut-être pas encore trop tard quand vous lisez ces lignes alors allez les écouter ce jeudi 12 novembre au Tunnel vers 22 heures, Christophe sera au Rhodes et il adore ça m’a t-il confié.
Au retour de ce concert de l’Apollo palier de décompression au Siman Jazz Club ou dans une ambiance plus veloutée un autre trio de qualité se produit, le Yann Pénichou Organ Trio. Autour de son leader à la guitare et de son répertoire on retrouve Hervé Saint-Guirons à l’orgue et Didier Ottaviani à la batterie… dans exactement la même configuration que Roger ce soir ; lui aussi va nous grimper un hors catégorie en danseuse ! Une façon tellement agréable de finir cette soirée.

NB : si vous avez raté Christophe Cravero il sera le 26 novembre au Pin Galant à Mérignac avec Sanseverino et ça aussi c’est drôlement bien.

Apollo en orbite hier soir grâce à Roger « Kemp » Biwandu et son septet !

Par Philippe Desmond

Shekinah Gatto (Sax alto), Laurent Agnès (trompette), Sébastien Iep Arruti (trombone), Alex Golino (sax ténor), Francis « Doc » Fontès (piano), Olivier Gatto (contrebasse et direction musicale), Roger Biwandu (batterie).
Hommage flamboyant au grand Art Blakey hier soir à l’Apollo à l’occasion de la traditionnelle carte blanche à Roger Biwandu. Le sextet composé de fidèles et très solides compères nous a offert une prestation de très haut niveau mais ça on s’en doutait car on les connaît et apprécie tous.
L’Apollo bondé a vite été mis sur orbite par le répertoire d’Art Blakey magnifiquement interprété par nos amis. Shekinah déchainée nous tissant des solos plein de folie et de fantaisie, Alex et son suave ténor partant vers des sommets, Sébastien faisant groover son trombone avec virtuosité – pas facile avec cette grosse bébête – Laurent nous offrant toute la gamme de ses pistons avec enthousiasme et finesse, le Doc impassible au clavier sauf ces mains qui virevoltent avec précision et chaleur. Et derrière ou devant, car avec Art Blakey on ne sait pas trop, une rythmique d’enfer ou de paradis – là aussi on ne sait plus – Olivier marquant ce tempo tendu avec ces accélérations si typiques de ce répertoire et Roger – hyper concentré – qui nous a tout fait ; quelle densité lors de son solo dont le rythme insensé n’a pas baissé d’un iota Que dire de la magnifique battle entre le Doc et Roger dans l’incontournable Moanin’, arbitrée par Olivier dont tous les trois sont sortis vainqueurs ! Ça c’est du sport ! ! Mais surtout un septet en parfaite harmonie prenant et donnant du plaisir à une salle vite chauffée à blanc. Et Alex Golino de me confier à la fin du concert « dommage qu’on ne répète pas davantage car ce serait encore meilleur » ; ben dis donc…
Deux rappels – une prouesse à l’Apollo où le temps est compté pour des raisons de voisinage grincheux – dont la légendaire Blues March exécutée au pas de course. Public nombreux et comme nous les vieux l’avons remarqué, bourré de jeunes. C’est bon tout ça pour le jazz, et c’est grâce à des soirées comme ça accessibles à tous. Merci à ces musiciens et à l’Apollo de ces cadeaux.

Texte et photo par Philippe Desmond

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