Shakespeare in jazz…

Concert à l'auditaurium de Bordeaux

Par Carlos Olivera, photos Pierre Murcia

Retour du concert Shakespeare Songs le 31 mars à L’Auditorium

On pourrait commencer cet article par une question : quel est le rapport entre le jazz et Shakespeare ? Une première réponse serait de dire que les bases de la poésie sont la musicalité et le sens du rythme (et Shakespeare était avant tout un poète), les mêmes que pour le jazz. Mais en rester là serait rester à la surface, et minimiser l’énorme travail réalisé par ces trois musiciens et la comédienne sur scène. Et je ne parle pas (seulement) du travail de composition et d’adaptation de la musique aux textes et des textes à la musique, travail qui pourrait être le sujet d’une chronique complète. Je parle de la passion et de la vie qu’ils ont donné aux paroles de Shakespeare à travers le jazz.

Christophe Marguet (batterie), Guillaume Chassy (piano), Andy Sheppard (sax) et Delphine Lanson (paroles), sont les artistes qui, en s’inspirant des différents personnages de Shakespeare, nous ont offert un voyage sensoriel et profond. Et c’est à travers cet univers sonore qu’ils ont donné vie à Hamlet et Othello, à Juliette et Cordelia, au farouche Caliban et au farfadet Puck.

Concert à l'auditaurium de Bordeaux

Concert à l’auditaurium de Bordeaux

 

Au début de chaque morceau les paroles ont été soutenues par la musique, presque éthérée. Les passages récités des pièces de Shakespeare nous donnent l’ambiance : tragédie ou comédie. La batterie se réveille comme un orage, comme une tempête. C’est le thème « Vengeance won’t take place » de Marguet qui nous transporte dans l’univers magique de « La Tempête ». On entend la poésie et ce sont les paroles, avec l’accent anglais, qui créées le rythme du bebop, qui mettent la syncopa, qui suivent le swing de la chanson. Ensuite, sans transition, on change de thème et on assiste à la danse des Capulets et des Montagues : « Messieurs, soyez bienvenus ! Celles de ces dames qui ne sont pas affligées de cors aux pieds vont vous donner l’exercice ! » (Texte de Roméo et Juliette de Shakespeare). La batterie se transforme en un tambour sauvage, et c’est la fête. On danse, c’est inévitable.

La soirée est un voyage au cœur de l’univers shakespearien. Le piano, comme un pinceau, dessine les larmes d’Othello. On est sur « Othello’s Tears » et le saxo traduit sa douleur en musique. Puis Hamlet fait son entrée. Une marche obscure, une danse macabre s’installe quand Hamlet fait son introspection, dans « Hamlet in front of himself ».

Guillaume Chassy prend la parole : « On est dans le temps de la bêtise, l’ignorance et l’obscurantisme. Mais l’obscurité a peur de la culture » nous dit avant de reprendre le piano. La musique et les personnages de Shakespeare continuent à remplir la salle de l’Auditorium de Bordeaux. Le concert se termine avec « During that night », inspiré du Songe d’une nuit d’été. Mais le public veut plus, et ne se résigne pas à partir. Les musiciens et la comédienne reviennent avec un texte en français et une musique qui n’est pas inspirée de Shakespeare mais qui parle aussi d’un roi, Henri IV. Après ce dernier acte on part avec le cœur plein de musique et de poésie. Et dehors, il ne pleut plus. Que-est-ce qu’on peut demander de plus ?

Concert à l'auditaurium de Bordeaux

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Le délicieux fracas de la Caraïbe…

Festival des Hauts de Garonne / Cenon Parc Palmer

Par Annie Robert, photos Alain Pelletier

Les organisateurs du festival des Hauts de Garonne ont le souci de leurs spectateurs, souci du voyage et du dépaysement pour des citadins enfermés dans leur ville par des temps de vacances, souci de la qualité par la présence de groupes d’un immense talent. Merci à eux, merci à eux.
Car, hier soir au parc Palmer, c’est la Caraïbe qui était à l’honneur avec deux groupes époustouflants. Avec le fronton du château pour décor et les grands platanes pour abri, ballottés par un vent un peu capricieux et des nuages défilants, on n’en a tout de même pas raté une miette.

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Une heure et quart avec le saxophoniste Miguel Zenon, et son quartet, c’était presque trop peu pour se rassasier de cette musique vivante et allègre. Oscillant entre la chaleur de son Porto Rico natal, sa douceur et ses vaguelettes tièdes et les embruns gris de New York sa ville d’adoption, il nous entraîne dans une musique complexe, rythme caraïbe et technique new-yorkaise mêlées. Une même phrase, un même thème semblent développés, dans une polyrythmie permanente, avec des contre-pieds, des pieds de nez et des surprises étonnantes. C’est dynamique, les notes groovantes se fracassent en gerbes, se déploient, vont et virevoltent. C’est sophistiqué, mais ça parle.
Autour de son saxophone alto à la technicité irréprochable, trois sidemen (oh le bel échange comme des gouttes de pluie entre le pianiste et le batteur !!) Luis Perdomo au piano léger et puissant, Hans Glawischnig à la contrebasse (un solo magnifique) et Henry Cole à la batterie. Ces trois-là ne sont pas en reste question couleurs, recherches et fulgurances.
De Miguel Zenon je ne savais rien ou presque, j’ai découvert un grand saxophoniste, une musique compliquée certes, mais pas ostentatoire ni rebutante, qui se moque de la mode et qui trace sa route, jazzy en diable hors des sentiers battus. Comme disent les jeunes «  je kiffe grave !!”

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Un changement de plateau plus tard et c’est le quartet de Sonny Troupé qui se met en place.
Pour une fois le leader, c’est le batteur, un batteur reconnu, ayant travaillé avec les plus grands. Son complice Grégory Privat au piano n’est pas loin et ces deux-là, ça se sent, se connaissent musicalement depuis longtemps. Ils partagent les mêmes racines musicales, la même formation, le même amour du jazz et des musiques antillaises.
Pour ceux qui s’espéraient un moment de béguine et de zouk, déception… cela va bien au-delà, des pointes d’électro, des sons de nature, des mots chuchotés ou entonnés… Des voyages et des rêves, le titre de l’album de Sonny Troupé porte bien son nom. Mais dans le fond de sa musique, le fond profond, celui qui entraîne tout, on trouve le rythme, celui de sa batterie, celui des tambours Ka (Arnaud Dolmen), celui de la basse (Mike Armoogum), celui des petits marteaux du piano. C’est un rythme tellurique et fort, et pourtant mélodique et dansant. On se laisse envoûter et prendre par ce “solo à deux” autour des seuls tambours Ka, du jeu des phalanges claquant sur la peau tendue de la percu, dix minutes intenses, épuisantes, bluffantes.
Du jazz ethnique direz-vous… du jazz oui, métissé aussi, mais surtout très personnel, un sillon creusé profond et original.

C’est d’ailleurs le point commun aux deux groupes entendus ce soir, la recherche d’une trace originale et personnelle.
Beau travail, belle musique, belle programmation. Bref belle soirée…

Un petit clin d’œil satisfait au technicien-lumière qui sait si bien faire vibrer les murs, les arbres et les ombres.

Jazz Ô Lac

Par Philippe Desmond, photos Alain Pelletier

Dès l’arrivée à Jazz Ô Lac la première impression, c’est la beauté du site. La scène est adossée au lac de Lacanau juste à côté du petit port de plaisance. Pour l’atteindre il faut prendre une allée de stands, de restauration bien sûr et aussi beaucoup d’autres occupés par des artistes, peintres, sculpteurs, bijoutiers… Il y a même un rassemblement de voitures de collection, bref, l’endroit est accueillant et ça compte dans un festival même si l’entrée y est – c’est remarquable – gratuite.

Deux groupes sont programmés ce soir : Clara Cahen trio et les Jazz Paddlers.

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Clara Cahen est une découverte de l’organisateur que tout le monde ici appelle Phi-Phi. C’est lui le chef d’un orchestre de bénévoles bien sympathiques grâce à qui cet événement est possible ; ça aussi ça compte. Phi-Phi me livre sa légère inquiétude au sujet du pari qu’il a fait de choisir cette chanteuse grenobloise quasi inconnue. Elle est accompagnée du guitariste Lucas Territo et du contrebassiste Michel Molines qui vont se révéler de remarquables musiciens, le premier très inventif et prolixe sur sa guitare acoustique, le second expressif et musical tout en assurant une rythmique carrée. Elle, après un début hésitant, cachée par son chapeau et ses lunettes noires nous offre une voie haute très claire, s’exprimant sans forcer avec une aisance certaine, « elle me rappelle Ricky Lee Jones » me souffle ma voisine. Des créations, des reprises bien interprétées au sens réel du terme : « Love for sale », « Crazy », « Ces petits riens » puis une improvisation autour de « Hit the Road Jack » où Clara s’avère une très bonne scateuse  et le set va passer très agréablement. Derrière le lac vit encore, deux canadairs dans un ballet très précis viennent remplir leurs réservoirs, quelques bateaux rentrent, le ciel rougeoit,  puis jaunit à mesure que le soleil s’enfonce dans les pins. Le set s’achève, Phi-Phi a le sourire, le succès a été là.

Les stands de nourritures et la buvette sont pris d’assaut, la musique certes ça nourrit l’esprit mais à 21 heures d’autres besoins se font sentir.

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Les Jazz Paddlers entrent en scène. Mais quel est donc ce groupe au nom mêlant musique et glisse ? Un projet initié par un guitariste de la région et surfer lui-même, celui qui fait partie de la formation actuelle de Billy Cobham après avoir joué avec Didier Lockwood, Claude Nougaro et tant d’autres, le grand Jean-Marie Ecay. L’idée est de réunir une formation de surfers mais surtout – on va vite l’entendre – de super musiciens.

Aux claviers, la Marmotte, Camélia Ben Naceur elle aussi titulaire chez le grand Billy. C’est toujours un régal de voir et entendre ce petit bout de femme qui est une boule d’énergie musicale, si expressive dans son jeu et qui groove grave.

A la basse, David Faury surfer de Labenne et redoutable sideman, à la batterie Joris Seguin, le jeune batteur bordelais qui s’est déjà fait une belle réputation – méritée – dans le milieu. Si je ne suis pas capable de juger des performances de glisse de nos compères, musicalement ça tient très bien la vague.

Le répertoire est essentiellement bâti sur des compositions de JME. Du jazz fusion et du blues. Jean-Marie Ecay est un sacré guitariste qui a le mérite de ne pas jouer au guitar heroe, il est notamment très à l’aise dans les ballades qu’il interprète avec beaucoup de sensibilité. Sa guitare silhouette – une Silent de Yamaha – au son magnifique est aussi élégante à voir qu’à entendre. Joli clin d’œil à Nougaro avec  « bras dessus, bras dessous » qu’il avait composé pour son ultime album en 97. Fin de set plus électrique avec quelques réminiscences de Jimi mais sans tapage, l’élégance toujours. Derrière, ça assure très grave, carré et précis. Mais l’attraction, c’est Camélia, elle arrive à faire groover la moindre ballade, arc boutée sur ses claviers, le nez dans les partitions – qu’elle travaille depuis huit jours m’a-t-elle dit – chantant chaque note, grimaçant, se tortillant, s’agenouillant, un vrai spectacle à elle seule. Quelle pianiste ! Que ce soit devant une poignée de spectateurs, quelques centaines comme hier ou des milliers avec Cobham elle est toujours au taquet ; « quand je joue je joue » me dira-t-elle.

Bien belle soirée encore ponctuée d’un incident insolite, un père en larme surgissant sur la scène et prenant le micro en pleine impro de blues à la recherche de son fils « disparu ». Avec toute cette eau si proche, l’inquiétude et l’émotion envahissent aussitôt l’assistance. Belle réaction de Jean-Marie Ecay qui jugeant que cela était plus important que la musique décide de ne pas reprendre le concert tant que l’enfant ne serait pas retrouvé ; heureusement et rapidement, l’enfant réapparaît et le quartet reprend comme si de rien n’était.

Pas de rappel, incident et début du feu d’artifice oblige, dommage car on aurait bien surfé quelques vagues de plus sur le lac de Lacanau

Bravo aux organisateurs –  sous la houlette de Gislaine Gaye – de réussir à mêler ainsi des spectacles de grande qualité à des manifestations populaires, permettant ainsi au public non initié d’élargir un spectre musical formaté par la télé et trop de radios.

 

 

L’or du monde d’Innnvivo…  une pépite !

 

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Par Annie Robert

Beaucoup de monde ce 16 avril au Bootleg pour la sortie du nouvel EP du groupe Innvivo, désireux de découvrir ou de redécouvrir ce Hip Hop mâtiné de jazz  si caractéristique de ce groupe bordelais.
Leur atmosphère, leur couleur sont reconnaissables. Peu de rythmes en boîtes, même si les pédales et les effets sont présents; pas de répétitions à l’infini mais un sens important de la composition.
La section basse /batterie (Didier Bassan/ Louis Gaffney) bien solide et charpentée se fait animale et vitale et possède la discrétion voulue et la rigueur souhaitée. Elle est inventive et présente mais sans excès ni surenchères. Autour, les deux guitares véloces et agiles de Clément Laval et Mathias Monseigne  se partagent les rifs, tantôt mélodiques tantôt rythmiques. À travers leurs prestations, on sent que ces deux-là ont été biberonnés au jazz, qu’ils ont transpiré sur les airs des plus grands, et que John Scofield n’a plus de secrets pour leurs phalanges. Ils offrent ainsi à chaque morceau un côté délicat, onirique qui manque parfois au Rap et au détour d’un slam des accords de jazz et quelques gouttes de funk. Ces quatre-là sont des musiciens dans l’âme et la tripe, ils passent des guitares aux claviers, des effets aux rythmes sans problèmes, ils se glissent dans chaque morceau avec justesse.
Et puis, tenant la scène par sa présence, ses textes poétiques et forts, son phrasé impeccable, il y a le chanteur. Hugo Raducanu s’impose à la fois comme rappeur  et comme « meneur de jeu ».
Batteur  dans d’autres groupes, il sait faire jaillir le rythme, le martyriser, le froisser, le développer en souplesse. Il en joue comme un chat avec une souris.
Dire que son atmosphère est noire serait excessif, mais elle est pour le moins désenchantée et parfois inquiète. Il célèbre la nature, le monde,  mais aussi les difficultés à être, à partager, les révoltes et les sursauts «  il était mille fois la comédie humaine ». Sauf pour certains grands rappeurs, le hip-hop, peut sembler pêcher parfois par son vocabulaire limité ou ses images simplistes. Mais là ce n’est pas le cas, le jeune homme sait filer la métaphore, se promène dans une poésie créative. Il s’amuse des images, il trouve « comment remettre du bois dans le feu de l’homme ». Et le public le trouve avec lui conquis à la fois par la qualité des textes et la musicalité du groupe.
Dans ce set varié, Innvivo passe de moments forts et puissants frôlant l’acmé totale à des instants plus doux, ou mélancoliques  à l’exemple de ce morceau  magnifique en trio : la guitare acoustique, la voix et le violoncelle d’une invitée surprise, un beau moment à la fois d’écriture et d’improvisation.
Pas un instant d’ennui, pas de redites, pas de mélodies standardisées.
Ce groupe  renouvelle et enrichit avec bonheur le genre. Il mérite plus que notre attention et le public présent lui a mille fois rendu son énergie.
L’EP  quant à lui intègre en plus quelques voix d’accompagnement fort belles et à propos. L’enregistrement lisse peut être un peu la force du live mais c’est une raison de plus pour se déplacer et les voir «  pour de vrai » .
« L’or du monde » est un petit bijou !!

Allez les gars continuez « à remettre du bois dans le feu de l’homme », ça réchauffe !!

50 nuances de Blues

Par Philippe Desmond, photo Alain Pelletier

Lil’Ed & the Blues Imperials au Comptoir du jazz

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Du blues ce soir, ça change un peu du jazz, ou pas… D’ailleurs l’organisation est celle de Jazz and Blues.

Le Comptoir du jazz est noir de monde, plutôt gris de monde car la moyenne d’âge est élevée même pour moi et mes bientôt 60 bougies… pas rassurant pour l’avenir, ça met un peu le blues…

On vient écouter et voir Li’l Ed and the Blues Imperials., le petit Edward Williams (1,60 m) et son orchestre. Du pur blues de Chicago dont le leader traine sur les scènes du monde entier depuis quarante ans. Il en aura soixante à la fin du mois.

Le petit bonhomme arrive avec sa guitare bien sûr, son haut tarbouche rouge pailleté – sa signature – une chemise rose, un gilet lui aussi pailleté mais multicolore lui couvrant son petit ventre rond. A ses côtés un guitariste grisonnant lui aussi tout de noir vêtu, ressemblant plus au père de la mariée qu’à un bluesman, un bassiste apparemment différent du titulaire du poste (blanc au lieu de noir) et un batteur certainement chevronné lui aussi vu son âge. Ce n’est pas Mamy blues mais plutôt Papys blues. Mais pour plagier Brassens, un peu notre bluesman français avec sa pompe à la guitare, le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est bon on est bon !

Du blues, du blues boogie, du blues rock tout va y passer, en trois accords on a compris qu’on a du lourd devant nous. Lil’Ed est une sacré super slide guitariste toujours le bottle neck à l’auriculaire ce qui lui donne un son typique et il est d’une exubérance redoutable ; un vrai clown ! Roulement des yeux, toutes dents dehors, le sourire ou le rire toujours présent, sans parler des attitudes ou des pas de danse. Il est génial ! Une corde casse, peu importe, il enchaîne un solo impressionnant et même un autre morceau avant d’aller la changer.

Il chante remarquablement bien en plus, d’une voix puissante mais claire. Quel artiste, à voir absolument en live, l’écoute sur CD y perd certainement tout le côté spectaculaire du show.  Il est secondé par Mike Garrett – le père de la mariée – impassible et au jeu précis qui au fil du set va prendre de l’importance. Un musicien magnifique. Derrière la rythmique assure sans fioritures mais solide au possible. Le son global est nickel.

Le public est aux anges, Lil’Ed sait l’utiliser mais sans exagérer malgré ses cabotinages dès qu’un photographe le cale dans son objectif. Sa compagne est au premier rang à côté de nous et il lui roule les yeux sans arrêt « I love pastry, I love coffee and sugar but I love my baby and my baby loves me ».

Si c’est ça le blues je veux bien l’avoir tous les soirs.

Le big bang du Dal Sasso Belmondo Big Band

Par Philippe Desmond, photos Alain Pelletier

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« A Love Supreme » est une œuvre mythique. Cette longue suite créée par John Coltrane en 1964, plus de 50 ans déjà,  constitue le sommet de son art. Composée à l’époque pour un quartet (Trane, McCoy Tyner, Elvin Jones et Jimmy Garrison) le projet de la jouer en big band constituait donc une réelle aventure. Financé par souscription son aboutissement a eu lieu en 2014 avec la sortie de l’album.

Hier soir au Rocher le nombreux public a donc eu la chance de voir et d’entendre la restitution de ce pari audacieux. Quatorze musiciens (voir line up en fin d’article) soit dix cuivres autour d’un trio piano, contrebasse, batterie, Christophe Dal Sasso complétant la formation aux flûtes et aux bruitages. Dès l’intro le ton est donné, nous aurons droit non pas à un sax leader mais à trois : Lionel Belmondo exubérant et chaleureux, David el Malek élégant et l’homme à la casquette rouge François Théberge, plein de fantaisie aussi bien dans le jeu que dans l’attitude ; entre ses interventions il quitte son pupitre et se promène sur scène discutant avec ses collègues ! Mais surtout des très bons qui ne font pas acte de sacrilège au Maître. Les arrangements de Dal Sasso pour cette œuvre complexe et tortueuse vont s’avérer d’une grande richesse et d’une réelle variété.

Soudain après une longue intro foisonnante la contrebasse de Sylvain Romano entonne les quatre notes célèbres du thème « Aknowledgement » _ il y a quelques années ici même John McLaughlin avait conclu magnifiquement son concert avec ce thème – et les répète à l’envi, l’orchestre arrive progressivement, c’est magique. Belmondo va prendre un chorus fiévreux, la transe monte. Au cœur de celle-ci le drumming de Dré Pallemaerts qui fait honneur au jeu d’Elvin Jones.

Les moments de transe et d’explosions vont alterner avec les passages plus recueillis, les moments de grâce dans lesquels on voit les musiciens s’écouter, les yeux fermés, pris sous leur propre charme. Pour autant l’ambiance sur la scène est détendue, Lionel Belmondo est un sacré personnage plein de naturel et d’humour.

L’esprit de Coltrane est là, son œuvre est plus que respectée, elle est magnifiée. On aura même droit à des battles de sax à deux, à trois, des superbes chorus de trompette de Julien Alour, de trombone et même de l’énorme tuba, une prouesse de Bastien Stil. Un moment les cuivres s’effacent pour laisser s’exprimer le trio rythmique et le remarquable pianiste. Vraiment quelle qualité d’arrangements !

Peut-être que certains dans la salle attirés par le mot Big Band et croyant entendre du Glenn Miller sont surpris, ils ne pourront qu’être séduits.

L’œuvre s’achève la magie a opéré, la scène est recouverte d’une épaisse couche de notes, le public est presque assommé, groggy par tant de ferveur, d’émotion, de sauvagerie et de sensibilité.

La chaleur et l’humour de Lionel Belmondo vont faire redescendre tout le monde sur terre ; avant qu’on ne le lui réclame, il nous propose le rappel « non pour votre plaisir mais pour répéter, car la semaine prochaine  l’orchestre entre en studio » et en plus « on les attend au Plana ».  Il plaisante bien sûr ; pas pour le Plana. Un dernier titre de Coltrane « One Down, One Up » enflamme la salle, ovation.

Soirée d’exception d’autant plus qu’elle avait commencé en beauté avec Serge Moulinier (p) en trio avec Christophe Jodin (b) et Didier Ottaviani (dr). Un set superbe mélodieux fait de finesse et de délicatesse, reprenant le répertoire du dernier album du trio « Tyamosé Circle ».  Rien d’étonnant quand on connaît la classe des musiciens. Un triangle bien carré oserais-je dire…

Pour finir un grand merci à Patrick Duval et à son équipe de Musiques de Nuit Diffusion qui vraiment nous gâtent avec cette programmation 2015.

Lionel Belmondo saxophone ténor

Christophe Dal Sasso flûtes, bruitage

Dominique Mandin saxophone alto

François Théberge saxophone ténor

David El Malek saxophone ténor

Julien Alour trompette, bugle

Éric Poirier trompette, bugle

David Dupuis trompette

Bastien Ballaz trombone

Jerry Edwards trombone

Bastien Stil tuba

Laurent Fickelson piano

Sylvain Romano contrebasse

Dré Pallemaerts batterie

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Vincent Peirani – Chronique de « Living Being »

VINCENT PEIRANI F

Par Dom Imonk

Parue le 01 mars 2015 dans la Gazette Bleue N° 9

L’âme magique de l’accordéon est enfouie en l’homme. Il dit les joies et les tristesses, et crie les révoltes et les envies de fuir. Longtemps mésestimé, cet instrument a séduit quelques beaux esprits qui ont su le remettre dans la lumière. Vincent Peirani est de ceux-là. De brillantes études, classiques d’abord, puis jazz par la suite, le voient maintes fois primé et le poussent, depuis plus de dix ans, à tourner avec les plus grands et à se produire dans nombre de projets. Il a forgé son style dans une diversité d’influences, et ses envolées créatives le posent en digne héritier de certains aînés défricheurs et libertaires. Ainsi, par moment, on sent son inspiration proche de celle d’un Marc Perrone ou d’un Michel Portal, mais des connexions sont aussi ressenties avec d’autres libres penseurs du son, comme Guy Klucevsek ou Tony Cedras.
C’est une photo de Manfred Bockelmann, tirée de son album « Das Blau der Erde », qui orne la pochette du disque. Une énorme souche d’arbre bleutée, tournée vers le ciel, mais qu’à l’écoute de l’album, l’on verrait plutôt remise en terre, pour s’ouvrir de manière effrénée à la lumière et revivre. Une équipe de fidèles amis entoure Vincent Peirani et œuvre à ce regain. On retrouve ainsi son frère d’âme, Émile Parisien (saxophone soprano et ténor), Tony Paeleman (fender rhodes et effets) et Julien Herné (basse électrique et effets), avec lesquels il a déjà joué, et Yoann Serra (batterie), vieille connaissance et première collaboration. L’album est traversé de frissons électriques, qui activent une respiration certes jazz, mais la rythment des influx musicaux très variés du leader, que ses hommes captent pleinement. Ainsi, après les deux « Suite en V » qui ouvrent l’opus d’une mélancolie acidulée, au pouls progressif, nous voici plongés dans le « Dream brother » de Jeff Buckley. Intense profondeur électrique, en couches sombres comme les eaux du Mississipi, qui font penser, les yeux mouillés, au livre (au même titre) de David Browne, dédié à Jeff et Tim. Puis « Mutinerie », de Michel Portal, est introduite par de mystérieuses nappes, chercheuses et méditatives, à la façon d’une Pauline Oliveros. Pièce imposante, qui s’échappe ensuite en tourbillons fusionnels débridés. Un Émile Parisien, à son zénith, mène la danse d’un lyrisme virevoltant, accélération au sang mutin, diablement fouetté par clavier, basse et batterie en un groove païen, sous les ponctuations du maître qui veille. Diversité et beauté marquent les autres compositions de Vincent Peirani. En plus des « Suite en V » du début, il nous accueille sur les hauteurs de «On the heights », somptueux morceau qui dès l’introduction, en troublants arrondis de fender rhodes, invite à l’élévation. On flottera ainsi jusqu’à sa fin, dans un généreux éther sépia. Un peu les mêmes impressions sur un « Some Monk » hallucinant. Accordéon interrogatif, batterie et basse pointilliste qui font monter la pression, puis calme, et ça repart d’un formidable chorus de claviers, suivi du sax et d’une ritournelle à la Nino Rota. Le festif est présent, avec deux jazz mutants bien vitaminés. « Air Song #2 », alerte et enjoué, piqures d’electro et d’octaver, batterie et basse persuasives, accordéon et soprano associés de groove. C’est fou ! Et « Workin’rythm » tout aussi turbulent, jeu de tac au tac étourdissant, haut voltage d’un courant alternatif qui survolte les sens. Pour refermer ce bien beau livre d’images, voici « Miniature », que Vincent Peirani signe de son accordéon de clown triste, intime et rêveur. On ressort tout secoué par l’intense originalité de cette musique. On n’a pas rêvé, cet album est un être furieusement vivant !

Par Dom Imonk

http://www.vincent-peirani.com/

ACT 9584 – 2