Grain de sable au Caillou, grain de folie chez Alriq

par Philippe Desmond

13754245_10207139461232600_79611848327894130_n

C’est l’été, enfin pas tous les soirs, et les gens sortent, beaucoup, beaucoup plus qu’avant. L’offre est il est vrai plus importante, riche et variée. Le jazz, qui nous tient à cœur, n’échappe pas à la règle, Cet avant dernier week-end de juillet il y a même embouteillage de festivals : Saint-Emilion, Andernos, Lesparre en Gironde et Sanguinet tout près dans les Landes. Il faudra d’ailleurs un jour réunir tous ces organisateurs passionnés qui se marchent un peu sur les pieds.

A Bordeaux dès le mercredi et quelquefois avant, ça s’agite sous les lampions ou sur les terrasses. Sur les terrasses ? Pas si simple.

Grain de sable au Caillou.

Surprise hier soir en arrivant au Caillou du Jardin Botanique, la terrasse est occupée par les convives du restaurant, on entend jouer les musiciens mais on ne les voit pas sur la remorque scène habituelle. Ils jouent à l’intérieur devant un nombreux public un peu entassé. Si vous suivez un peu ce blog vous vous souvenez que déjà l’an dernier le Caillou avait dû interrompre les concerts en terrasse à 22 heures pile suite à la plainte d’un riverain pourtant pas tout près, gêné par le bruit. Patrouille de police municipale dès 21h59 pour veiller au respect de la loi, concerts qui se finissent dans la frustration générale alors que la nuit commence à peine, drôle d’ambiance. Non loin de là ça continue à guincher chez Alriq, ça bastonne des watts à Darwin et ça déménage des décibels au parc des Angéliques avec les concerts d’ « Allez les Filles ».

La saison d’été 2016 démarre, les concerts retrouvent leur rythme de croisière dans de douces nuits bastidiennes, tout va bien. Mais pour le Caillou, à la suite d’une autre procédure lancée par ce riverain, la Mairie n’autorise plus l’organisation des concerts en extérieur, pour le reste de l’été, les musiciens joueront dedans.

Un grain de sable qui bloque un Caillou. Pendant ce temps les flonflons, les watts, les décibels à portée d’oreilles de notre plaignant, continuent alors que finalement l’endroit le plus paisible, le plus soft en est lui privé. On marche sur la tête. Il faut sauver le Caillou, le soutenir pendant cette période difficile, Benoît Lamarque et son équipe font un énorme effort d’animation et de promotion de la musique de qualité, locale ou nationale, allez-y, continuez à y aller, cet acharnement n’est, espérons le, qu’un mauvais passage.

Hier soir donc le quartet composé du guitariste anglais Denny Ilett, du guitariste australo-bordelais Dave Blenkhorn, de l’organiste Hervé Saint-Guirons et du batteur Roger Biwandu étrennaient cette configuration insolite, musiciens dedans et une partie du public dehors ! Concert plein de gaîté émaillé par le grand rire de Roger sur de rares pains ou sur des trouvailles piégeuses des autres. Georges Benson, Ray Charles, les Beatles avec une belle version de « Come Together » et un festival de guitare, blues et roots pour Denny plus jazz et aérienne pour Dave. Toujours ce super son d’orgue d’Hervé et sa Leslie et l’omniprésence enthousiasmante de Roger, pourtant monté léger avec une caisse claire, une grosse caisse, une cymbale et un charley. Denny Ilett, Roger Biwandu, Hervé Saint-Guirons seront en quartet avec Laurent Vanhée (cb) au festival de Saint Emilion à 21h30 ce samedi au parc Guadet (gratuit).

Grain de folie chez Alriq

Dans toute épreuve il faut trouver des points positifs ; le concert finissant assez tôt au Caillou cela permet d’enchaîner vers la Guinguette Alriq dont la convention municipale est inattaquable ; ou pas.

Comme d’habitude l’endroit est pris d’assaut et ce soir c’est Stéphane Seva qui en profite. Avec un octet (on ne se refuse rien) et sur un répertoire de Sinatra élargi à Ray Charles, Duke, Stéphane va installer une ambiance de folie. Il est entouré de Ludovic de Preissac au piano , Didier Ottaviani à la batterie, Christophe Jodet à la contrebasse, Pascal Drapeau à la trompette, Cyril Dubayl Dubiléau trombone, Cyril Dumeaux au sax baryton et ténor, Michael Cheret au sax alto et à la flûte

La piste de danse est bondée alors ça danse partout ailleurs, dans les allées, dans le restaurant ! Beaucoup de swing, un style qui est très en vogue à Bordeaux en ce moment grâce à de nombreuses associations. Quel contraste avec l’aspect semi-clandestin du Caillou, bizarrerie administrative oblige ! En vrai meneur de revue Stéphane Séva va animer cette soirée, soutenu par un presque big band pour le plus grand bonheur des danseurs. Le final dans lequel Stéphane prend son washboard est époustouflant sur le « I dont mean a thing » et ses doo wap doo wap doo wap, les dés à coudre finissant rouges comme de l’acier en fusion après un duel avec la batterie très jungle de Didier Ottaviani, quelle énergie !

20160721_234754

Il est minuit, tout le monde à passé une superbe soirée d’été terminée à une heure raisonnable, les poules et les vilains petits canards dorment eux depuis longtemps ; ou pas. On a tous besoin de ces moments de joie et de fête surtout en ce moment, alors pourvu que ça dure !

Publicités

L’élégance du Didier Ballan trio

par Philippe Desmond

13592230_10207030671712930_5912355850365968756_n

Didier Ballan est rare, trop rare, récemment j’ai eu la chance de l’intercepter au piano à la jam du mercredi au Quartier Libre dont son fils Jéricho est un habitué. Depuis quelque temps il travaillait entre autres sur un projet de trio, avec Jéricho justement, à la batterie bien sûr et avec Aurélien Gody à la contrebasse. Trio « classique » donc mais traité avec une certaine originalité notamment dans le répertoire.

Ce soir au Caillou la nuit est douce sur la terrasse enfin libérée de sa contrainte de fermeture à 22 heures, loin de la fan-zone bruyante et agitée. Le trio est installé sur la fameuse scène remorque, dont l’arrivée et le départ sont chaque fois une épopée, face aux convives du restaurant pas toujours très concentrés sur la musique mais c’est la loi du genre.

Le registre du trio est le jazz-blues plutôt lent et les ballades. Amusant le contraste entre le gabarit imposant de Didier, ses cheveux fous, sa barbe épaisse et la délicatesse de ses doigts sur le clavier. Son jeu de piano est d’une extrême élégance, aussi bien dans les passages tout en retenue ou dans des chorus très riches.

De fait Jéricho, que l’on voit et entend, lui, plus souvent dans des projets variés allant du swing (Hot Swing Sextet) au ska en passant par du jazz très moderne (Alexis Valet sextet), s’aligne sur ce registre et nous montre une de ses innombrables facettes ; sa finesse aux baguettes est ici manifeste sous le regard admiratif de son père sur scène et de sa maman dans l’assistance. Illustration dans la reprise de la douce ballade « Japam » composition de Didier jouée à l’origine en septet avec le Jazz Ensemble (voir Gazette Bleue #2 lien ci-dessous).

Avec eux Aurélien Gody, lui aussi musicien protéiforme, se régale et nous régale à la contrebasse ; il adore ce type de musique, ces blues lents, ces ballades qu’il n’a guère l’occasion de jouer. Il est capable de leur donner un sacré cool-groove comme hier dans le « Misterioso » de Thelonious Monk.

Un clin d’oeil à David Bowie là-haut avec une lumineuse adaptation de « Life on Mars » où il se trouve peut-être, un passage chez Radiohead avec « Pyramid Song », le « Do nothing till you hear from me » de Duke Ellington et d’autres compositions originales comme « Cerise » pour un concert tout en délicatesse et élégance.

Un concert qu’on aimerait entendre dans un lieu plus intimiste que la grande terrasse du Caillou où il doit donner non sa pleine puissance mais sa pleine douceur.

http://www.didierballan.com/

https://www.youtube.com/watch?v=8FgYumfwGKQ

http://www.actionjazz.fr/gazette-bleue-n2/

 

 

Pas de pétard mouillé pour Jimi…

Trio Francis Lockwood
Caillou du jardin Botanique  23 /06/2016

Par Annie Robert, photos Alain Pelletier

Francis Lockwood

Francis Lockwood

En face de nous, sur les quais de Garonne, on fêtait le vin, le vin de Bordeaux bien sûr…
Et ils étaient des milliers, le verre à la main, à transpirer sous un soleil de plomb dans l’espoir du divin breuvage…   Châteaux prestigieux ou petites cuvées, crus millésimés ou pas, blancs ou rouges, chacun attendait sa lampée de rêve… et il en a fallu sans doute beaucoup pour étancher la soif causée par les 35° ambiants, du feu en barre tombant sur Bordeaux…
De la chaleur et du rêve, sur l’esplanade du Caillou, on en a dégusté également mais pas de la même manière…
À l’ombre des parasols inclinés, calé dans un fauteuil de jardin, sirotant une bière fraîche, un mojito mentholé ou un verre de blanc givré, sur l’esplanade du Jardin Botanique, l’ambiance était plutôt au farniente délicieux qu’à la dégustation de sulfites. On était à l’aise et à l’ombre.
Et surtout assez impatient d’entendre ce que pouvait donner une interprétation en acoustique des grands succès de Jimi Hendrix.
Une folle idée que celle du Trio Francis Lockwood …. Avec deux difficultés majeures à contourner : l’absence de guitare et de voix, marques incontestées et fortes du guitariste.
De Jimi Hendrix, on connaît les succès planétaires dans les festivals, son style agressif, d’une virtuosité extravagante et un son particulier, reconnaissable entre tous, électrifié à fond, usant de toutes les possibilités de la guitare, fulgurances électriques et entrelacs psychédéliques, une approche révolutionnaire du genre, bien vibrante dans la tête de tous.
Comment passer de « ça » à un trio acoustique jazz classique : piano, contrebasse, batterie ?
Le défi n’était-il pas insurmontable et un peu délirant ?

Philippe Laccarrière

Philippe Laccarrière

Et bien tout simplement en n’essayant pas de transposer au clavier les éblouissements de la guitare. Le swing rythmique remarquable de Philippe Laccarrière à la contrebasse et de Frédéric Sicart à batterie vont lancer le set, le maintenir vivant et dense jusqu’au bout et le jeu lyrique de Francis Lockwood au piano va nous permettre de renouer dans de virevoltantes interactions avec les mélodies hendrixiennes. Une vraie redécouverte et un choix judicieux. Il ne fallait pas singer, pas imiter mais repenser les morceaux.

Frédéric Sicart

Frédéric Sicart

Évitant les solos étendus, Francis Lockwood a préféré des durées ramassées, traduisant ainsi celles des chansons originelles. Il  puise dans les « succès » hendrixiens (sauf le peu repris Burning of the Midnight Lamp) qu’il considère et traite comme des standards. Voodoo Child ,  Little wing  ou Fire  se mettent à vibrer sous la batterie rebondissante, les coups d’archets délicats et les envolées de lutin joyeux du clavier. Ces trois musiciens forts de leur expérience  n’ont qu’à se regarder pour s’entendre et se parler, efficaces, carrés et diablement inventifs.
Les thèmes se déploient, s ‘évaporent pour revenir en se faufilant comme des rubans flottants au vent  et c’est alors que nous saute aux yeux le côté mélodique et surtout la forte inspiration blues  d’Hendrix.
On découvre que sa musique émanait donc bien de formes musicales anciennes, parfois mêmes pré-blues, de formes nègres comme on en chantait pendant le travail de la terre ou les mélodies gospel. Une nouvelle écoute, une nouvelle approche : un Hendrix différent, plus émouvant mais toujours aussi puissant. Merci grandement à eux de nous l’avoir fait toucher du doigt et de l’oreille. En imposant un traitement acoustique à ces mélodies électriques, le trio a su en tirer l’essence, le côté un peu caché mais l’ossature profonde d’une œuvre si spéciale.
Quelques morceaux autres s’invitent  sans heurts: Poinciana ou All Blues de Miles Davis  dans une véritable filiation, et Pennylane les rejoint tout naturellement, sans fractures.
Transparaît alors une familiarité du trio avec l’univers et l’époque du guitariste, qui montre que Francis Lockwood peut faire siennes, sans surabondances stylistiques, les couleurs de son inspirateur, des couleurs qu’il partage et nous fait partager.
L’intensité jazzy monte au fur et à mesure du set, le vent se lève aussi, l’orage gronde au loin et se rapproche. Le plomb fondu qui a inondé Bordeaux se termine en éclair de musique chaude et d’orage à venir.
Le feu d’artifice de la Fête du Vin s’élancera ensuite dans la nuit rafraîchie, un peu mouillé, un peu secoué.
Nous, nous aurons assisté à un autre feu d’artifice qui n’avait rien d’un pétard mouillé, un beau feu d’artifice dû à trois beaux musiciens sans peurs et sans reproches et qui aurait satisfait Jimi Hendrix lui-même qui s’y connaissait en pétard, non mouillé bien sûr !

Tom Ibarra Quartet au Caillou le 28/05/16

Par Dom Imonk, photos Thierry Dubuc

TDBE7029-Modifier

Tom Ibarra Quartet

Il n’y a pas que le Petit Poucet qui sème des cailloux pour retrouver son chemin, Tom Ibarra fait ça très bien aussi, il en a même retrouvé un gros, le Caillou du Jardin Botanique, dans le ventre duquel il s’était déjà produit il y a à un peu plus de trois mois, avec un quartet pour moitié renouvelé, se cherchant encore un peu, mais qui annonçait la couleur future du groupe. C’est le dernier concert du Printemps de Music [at] Caillou, avant que ne démarrent les très attendues Estivales dès le 1° juin. Beaucoup de monde pour cette ultime soirée, il y en a dedans, qui se régalent déjà de mets gouteux et de fins élixirs, d’autre préfèrent le grand air, mais les oreilles aux aguets. Le quartet c’est donc toujours Tom Ibarra à la guitare et aux compositions, Pierre Lucbert à la batterie, Christophe de Miras aux claviers et Jean-Marie Morin à la basse électrique. Ils sont tout sourire, pas de stress, mais aux regards entendus que l’on croise, quelque chose nous dit qu’on va passer une soirée mémorable, si l’on se souvient du feu qu’avaient mis début Mai ces quatre diables au Siman Jazz Club, dont on salue au passage l’équipe de passionnés.

Un premier set particulièrement riche a mis le public en condition, en piochant des thèmes de « 15 », l’album de Tom sorti fin 2015. L’énergie du live transfigure les « Be careful » , « Mr Chat » et autres « Thank you Bob » (dédié à Bob Berg). Ils sont développés et dévoilent à chaque fois une âme neuve, alors qu’on se délecte des petits nouveaux, de vrais brûlots, qui se rodent au mieux comme« I’m sick », « Question », « Inside » et « My Red Book », envoutante allusion au projet « Jazz India » dont on reparlera. Autant dire que ceux qui ne connaissaient pas en ont pris pour leur grade et sont repartis le cd dédicacé sous le bras, même si d’aucuns ont pu trouver le groupe un peu sous-sonorisé au début, mais ça s’est arrangé par la suite. Il est clair que depuis sa refondation, le quartet a gagné en cohésion et en rigueur, ce qui renforce l’impact de la musique, servie par un son de plus en plus affuté et évolutif. Chacun est à sa place pour alimenter le groove d’une musique qui, de façon presqu’imperceptible, précise son essence, parée d’habits jazz-funk, voire soul, en délaissant tant soit peu l’écharpe fusion des tout débuts.

Le deuxième set a carrément mis l’aiguille dans le rouge en ouvrant avec le « So what » de Miles Davis, très pêchu et funky. Mais de petits soucis techniques sur le clavier ont agacé le groove qui, n’y tenant plus, est reparti de plus belle dès les choses réparées par Benoît Lamarque, bienveillant maître des lieux. Résultat des courses, un son gros comme ça, de la patate dans tous les virages et un final sur le « Billie Jean » de Michael Jackson, plus funky que soul cette fois-ci, ingrédients savamment épicés qui ont achevé la conquête d’un public qui n’en revenait pas. Et il n’avait d’ailleurs pas tout vu, car d’autres nouveautés sont venues enfoncer le clou dans le sol d’un Caillou réjouit, comme « The notes », « The Lego », dédié à un fan anonyme, et « Death », autre extrait gorgé de spiritualité, tiré du projet « Jazz India ». C’est un « Mona » au feeling encore renouvelé et plus profond, qui est venu conclure ce set. Morceau mystérieux, le petit secret de son auteur…

TDBE7124-Modifier

Christophe de Miras et Jean-Marie Morin

Le groupe évolue et murit en mode accéléré. Chaque concert  réserve sa part de surprises et de petits signes témoignent de ces changements, comme par exemple le jeu expert de Christophe de Miras, qui privilégie de plus en plus des envols jazzy, teintés de groove vintage, laissant à Jean-Marie Morin et sa superbe basse six cordes au son de velours, le soin de garder le temple du fusionnel dont ses lignes longues et racées raffolent. Quant à Tom Ibarra et Pierre Lucbert, leur complicité les soude d’une joie évidente de jouer dans l’échange incessant, et chacun sourit sans retenue des trouvailles de l’autre, qui jaillissent d’un peu partout. C’est presqu’un spectacle dans le spectacle. On ressent de plus en plus une sorte de gémellité entre eux, voire une « union sacrée ».  Je chipe « le diamant s’affine » à ma voisine, et c’est tout à fait ça. Du haut de ses 16 ans, Tom Ibarra est, rappelons-le, endorsé par Ibanez, mais son jeu s’est enrichi du soutien de la marque Roland. En effet, il utilise désormais un GT 100 (Boss) qu’il manie déjà à merveille pour offrir un nouveau son particulièrement riche et profond, ceci s’accordant à ravir à son souhait de jouer moins de notes, laissant toute la lumière à celles qui demeurent. Il nous a encore enthousiasmés par la limpide beauté de son jeu, sa justesse, mais aussi par sa direction de groupe très précise. Quant à Pierre Lucbert, c’est un batteur qui impressionne par sa déconcertante facilité à nourrir d’un drive riche et puissant le groove du quartet, et à savoir aussi gérer les accalmies. Alternances de climats parfaitement maitrisées, petits roulements par-ci, gros breaks ajustés au millimètre par-là, bref, ce n’est pas pour rien qu’à 19 ans, il est le plus jeune endorsé de la marque Yamaha, et qu’il a récemment obtenu son DEM Musiques Actuelles avec d’excellentes notes.

TDBE7085-Modifier

Tom Ibarra

Pierre Lucbert

Pierre Lucbert

Comme si ces quatre garçons n’avaient pas suffisamment mis le feu au Caillou, deux rappels torrides ont suivi, avec « Exotic City » et le « Happy » de Pharrell Williams, qui ont sérieusement ravivé les braises de ce jazz-funk agile et efficace en diable. Et, croyez-le ou non, à peine la scène quittée et une ovation d’un public ébahi, que voici déjà de retour Tom, aux claviers, et Pierre à la batterie pour une sympathique jam improvisée, histoire de remettre le couvert du groove, alors que Christophe et Jean-Marie les rejoignent bien vite. Une sorte d’after-show de folie, dont le grand Prince était friand, on pense très fort à lui. Ne soyez pas tristes si vous avez loupé leurs concerts, le Tom Ibarra Quartet sera le 04 juin à Molières (Dordogne), le 06 juillet au Club House Rugby à Bordeaux (Ancien Comptoir du Jazz), le 23 juillet au Festival de Jazz de Saint-Émilion et le lendemain au Festival de Jazz d’Andernos.  Et le 02 septembre, ils seront de retour au Caillou du Jardin Botanique dans le cadre des Estivales 2016 !

TDBE7300-Modifier

Tom Ibarra Quartet

Tom Ibarra

Le Caillou du Jardin Botanique

Akoda en liberté au Caillou

par Philippe Desmond, photos Pierre Murcia.

Je l’avoue, Akoda fait partie des chouchous d’Action Jazz, de par la personnalité de son leader la pianiste compositrice Valérie Chane-Tef , la qualité musicale proposée, le talent du groupe et les différentes formes que celui-ci peut prendre. En quintet avec chanteuse, en quartet sans chanteuse, en quartet avec chanteuse invitée – Ceïba – et ce soir en trio. Prosaïquement c’est un format idéal pour l’exiguïté du Caillou – ce soir encore archicomplet – cela va s’avérer un format idéal pour la liberté musicale.

Akoda-01

Valérie est bien sûr au piano et au clavier électrique, Benjamin Pellier à la basse et Franck Leymerégie au set de percussions. Toujours une curiosité d’ailleurs que de voir ce dernier, baguette dans une main l’autre sans rien, s’activer sur cet étrange équipage, mélange de batterie et de percussions, notamment un cajon installé à l’horizontale (!), cloche, cymbales de toutes tailles, congas, bendir… La sobriété matérielle de son collègue Benjamin contraste, quatre cordes seulement à une époque où les basses en voient le nombre augmenter, pas d’effets ; si justement ce soir il y en aura : un !

Akoda-03

Le répertoire on s’y attend va tourner autour de leur dernier EP « Mariposa » mais, on s’y attend moins, va comporter quelques belles surprises. Aux titres de l’album comme « Mariposa », le presque tube « Ou pas » et d’autres, vont venir s’ajouter de nouvelles compositions et des arrangements de titres d’autres artistes.

La première surprise pour un groupe se réclamant du « jazz créole » est la reprise de « Seven Days of Failing » d’E.S.T le trio suédois. Le regretté Esbjörn Svensson est un des pianistes favoris de Valérie Chane-tef, ceci explique cela. La douceur et le balancement du thème conviennent très bien à Akoda et l’adaptation est très réussie.

Akoda-04

Le public est appelé à baptiser un nouveau titre pour le moment intitulé par Franck « easy » en référence au easy listening qu’il est certes au début mais plus trop à la fin tant le tempo va se durcir. Pour le titre on cherche toujours.

Dans cette formule en trio le groupe est vraiment en totale liberté, plus de « contraintes » liées au chant. C’était le souhait de Valérie Chane-tef que de proposer cela, permettant ainsi une approche plus libre et donc plus jazz, les chorus et improvisations n’étant plus freinées par la structure musicale découlant du chant. Une autre façon de mettre en valeur ses propres compositions. La couleur du groupe est toujours bien présente avec cette forte assise de la basse, colonne vertébrale de l’édifice, parfaitement tenue par Benjamin, l’omniprésence et la créativité des percussions du toujours surprenant Franck et bien sûr le toucher subtile et chaloupé de Valérie ; on pense notamment à celui de Mario Canonge ce maître antillais du piano.

Akoda-06

Une autre reprise va arriver avec « Cinéma G » du jeune pianiste israélien Shaï Maestro interprété avec une extrême délicatesse par Valérie, Benjamin et Franck jouant tout en retenue. Tiens au fait le piano du Caillou va mieux, un accordeur a dû passer par là.

Le public – très à l’écoute pour un restaurant – est à nouveau sollicité pour deviner le thème qui arrive avec cette ligne de basse envoûtante et répétitive ; oui bon sang mais c’est bien sûr ! Je n’en dirai pas plus pour vous laisser le découvrir quand vous irez voir Akoda ; juste quelques indices, disons que cela évoque un couple de gangsters et que la version originale est chantée par un mec pas dégueu. Vous pigez ?

Un autre des pianistes préférés de Valérie est appelé en la personne de Chick Corea avec un arrangement du mélodieux « Children’s song » . Le piano chante.

Et bien sûr la Guadeloupe, Cuba, la Réunion, autant de contrées qui seront évoquées musicalement à travers les titres joués. Akoda a vraiment une signature reconnaissable, c’est une qualité.

Alors qu’après les ovations la salle s’est vidée, un couple revient et s’approche de Valérie Chane-Tef. La dame guadeloupéenne, très émue, lui dit qu’elle est revenue car elle n’arrive pas à partir sans l’avoir embrassée tant elle a été bouleversée par le concert. Le genre de récompense que les vrais artistes apprécient ; Valérie apprécie.

http://akoda.e-monsite.com/

Akoda en quintet – avec sa chanteuse historique Mayomi Moreno – jouera au festival de Saint Emilion le samedi 23 juillet à 17 h.

Tom Ibarra Quartet au Caillou le 20/02/16

Par Domimonk, photos Thierry Dubuc

tom 3
Ce samedi, c’était le retour du Tom Ibarra Quartet au Caillou du Jardin Botanique, lieu indispensable à la vie du jazz et musiques alliées à Bordeaux, il faut le dire et le répéter ! La salle est pleine à craquer et fourmille de fans irréductibles de ces sonorités, les parents et amis sont là, les yeux luisants d’impatience. Des quelques concerts passés de Tom Ibarra, on sentait qu’il y avait un devenir certain dans la démarche musicale du jeune homme, et une éclosion irrésistible de son talent. Cela s’est confirmé par la récente sortie de son tout premier album « 15 » (*), proposant de belles compositions qui seront en partie jouées ce soir. L’évolution qu’un jeune groupe peut vivre, s’accompagne souvent d’un « tumulte » créatif qui se retrouve dans les arrangements que l’on peaufine, d’un concert à l’autre, dans des sonorités qui varient, mais aussi quelquefois dans un choix de musiciens différents. Ainsi, Christophe de Miras a tout d’abord remplacé Thibault Daraignes aux claviers, puis c’est Pierre Lucbert qui prend désormais la suite de Thomas Galvan à la batterie. Saluons avec respect et amitié Thibault et Thomas pour leur talent et le beau travail accompli aux côtés de Tom, et souhaitons-leur qu’une belle carrière s’ouvre à eux aussi, ce qu’ils méritent amplement.
Le concert a débuté sur les chapeaux de roues par un « I’m sick » qui a posé le décor et ne donnait pas l’impression, malgré son titre, que tous ces jeunes gens soient le moins du monde malades, bien au contraire ! Le quartet commence à chauffer l’espace et « Distance » et « Exotic City », un vrai tube, accélèrent la cadence. D’entrée, on sent une réelle entente entre tous, quelques clins d’yeux échangés ça et là, au moment de breaks ou de reprises, confirment que, même s’ils confient ne pas avoir beaucoup répété, tous sont en phase et bien dans leurs baskets, pour ce jazz groove frais et très énergisant. Se révèle aussi une complicité particulière naissante, entre Tom Ibarra, jeune endorsé de la marque Ibanez, et Pierre Lucbert, qui lui est endorsé par Yamaha. Ils se sont déjà rencontrés et ont joué sur la scène Action Jazz de la fête de la Musique à Bordeaux, en Juin dernier, Tom et son quartet de l’époque, et Pierre, d’abord au sein du groupe jazz soul de Marine Garein-Raseta, puis avec la formation plutôt jazz funk Hyperloops. Gageons qu’ils avaient certainement du mutuellement s’observer et se dire qu’un jour peut-être, ils joueraient ensembles. Retour au concert, on joue maintenant « Thank you Bob », une belle composition de Tom, dédiée au grand Bob Berg. Émotion, calme et paix. « Inside » suit et c’est un « So what » de folie, notre bon Miles ne l’aurait pas renié, qui clôt le 1° set, avec, grosse cerise sur le gâteau, « Billie jean », brûlant tatouage soul, qui fait de ce final un vrai « thriller » jazz funk.

pierre 1
Un petit break, et voici nos garçons de retour guillerets, pour un 2° set qui démarre avec « Mr Chat » et « Be careful », deux cartouches bien affutées, des tubes là aussi, où le quartet s’en donne à cœur joie, s’étant rodé lors de la première partie. Ne vous fiez pas au sourire de Jean-Marie Morin, le bassiste en profite pour vous assener de solides lignes de basse, charpentant la musique d’un groove souple et élégant, qui claque parfois en mode funk, en télépathie avec le batteur. Sourires aussi de Christophe de Miras, qui, après avoir résolu quelques difficultés de son, a pu délivrer de belles parties de clavier assez fusion, des chorus inspirés, alternant avec la jazzité servie sur un plateau par ses beaux sons de piano.

christophe 1 jean marie 1

Escale au port de la sérénité pour un superbe « Death », en mode mid tempo, composition de Tom, tirée du projet « Live & Death », formé lors de son récent voyage en Inde, avec de jeunes musiciens du cru. Elle s’enflammera vers la fin, illuminée de vie. Autre thème inédit dédié à un anonyme, « Le Discret », un jazz funk bien huilé impeccablement joué par la bande, qui est en mode « échappement libre », le rodage étant chose passée. Sachez que non, Tom Ibarra n’est pas Mao, mais ça ne l’a pourtant pas empêché de nous proposer, juste avant les rappels, un « My Red Book » bourré d’enseignements. Le public est enthousiaste, il n’en croit pas ses oreilles, nous non plus ! Deux titres en cadeaux, «Mona », tendre et gorgé de feeling, et un 2° « Exotic city », speedé, brûlant comme de la braise. Le quartet nouvelle formule a impressionné le Caillou, Tom et Pierre se sont jaugés et entendus, ils se sont trouvés. Ils ont chacun superbement joué, rythmique, chorus, magnifiques envolées de guitare pour l’un, polyrythmie experte et maitrisée des futs et cymbales pour l’autre, du grand art, en totale harmonie avec la toile savante tissée par la basse et les claviers, et ce, sur des compositions bien nées qui fédèrent. Une soirée magique, la leçon donnée par la jeunesse, on en redemande, mais on sait déjà qu’il y en aura d’autres, on y sera, nombreux !

tom 4tet 3
Tom Ibarra
(*) Chronique de « 15 » dans la Gazette Bleue à paraître début Mars.
Tom Ibarra quartet, récompensé « Espoir Action Jazz 2016 » au 4e Tremplin Action Jazz samedi 30 janvier 2016 au Rocher de Palmer.

Thomas Bercy Trio invite Maxime Berton au Caillou, Bordeaux le 21/01/2016

Par Dom Imonk, photos Alain Pelletier

©AP_tomasBercy-0166-2

McCoy Tyner est l’un de ces géants, toujours présents, qui marquèrent de notes d’or le jazz des années soixante, qui résonnent encore aujourd’hui, au plus profond de nos nuits bleutées. Il fut le pianiste du quartet de John Coltrane de 1960 à 1965, puis le quitta pour mener ses propres projets. Il avait cependant commencé à enregistrer des disques sous son nom dès 1962 avec l’album « Inception » (Impulse !). Son style est reconnaissable entre tous, puissance rythmique imparable de la main gauche, alliée à une luxuriante main droite, jusqu’aux rives du free. Il s’est aussi révélé un compositeur très prolifique, avec à son actif un nombre respectable d’albums sortis sous son nom, et de collaborations à bien d’autres. Au cours d’une tournée dans notre douce région, c’est dans ce riche répertoire que le pianiste et arrangeur Thomas Bercy a choisi diverses pièces, pour les jouer avec son trio – Jonathan Hedeline (basses) et Davis Muris (batterie) – et, en invités de marque, Marc Closier (sax ténor) pour les trois premières dates, puis, pour les six dernières, le jeune parisien Maxime Berton (sax ténor & soprano, flûte), prix du soliste au Tremplin de Getxo jazz 2015.

©AP_maximeBerton-0154

Thomas Bercy a toujours animé avec passion ses projets où il invite à chaque fois divers artistes, souvenons-nous par exemple de son « Jazz Band », à la musique ambitieuse et voyageuse. Il est aussi très actif dans le Sud de la Gironde, sa base, où il se produit régulièrement lors de jams endiablées qu’il organise au Caravan Jazz Club à la Belle Lurette (Saint-Macaire). Très fin pianiste, son jeu riche et aventureux n’a peur de rien et lui permet de se plonger dans divers courants, et les fluides tumultueux, libres et illuminés du grand McCoy Tyner l’ont visiblement fort bien inspiré. Pour soutenir une telle musique, qui peut parfois partir comme des chevaux fous, il faut la charpenter d’une solide rythmique, gardons à l’esprit Jimmy Garrison et Elvin Jones derrière le Trane ! Thomas Bercy a su choisir ses compagnons. Ainsi, le jeu déterminé et sans fard d’un Jonathan Hedeline très concentré, avec cette rigoureuse et élégante souplesse qu’on lui connait, associé à celui d’un David Muris alliant puissance d’impact des relances et subtiles couleurs lors des accalmies, ont contribués à asseoir de très beaux envols. Maxime Berton nous a impressionnés par la maturité de son jeu. S’adaptant en l’instant à chacun des thèmes, il se laisse emporter par leur force en créant des spirales fulgurantes, que ce soit dans la profondeur du ténor ou dans les altitudes étoilées du soprano, avec des passages éthérés à la flûte. Marc Closier, qui avait débuté la tournée, est venu rejoindre le groupe pour quelques morceaux brûlants de passion collective (dont « Passion Dance » et « Walk Spirit, Talk Spirit »), soufflant de très belles notes, intérieures et graves, avec une délicieuse évanescence qui pouvait par moment s’échapper vers un free possédé. Autre invité de marque sur ces mêmes titres, le trompettiste Mickaël Chevalier qu’on a eu beaucoup de plaisir à retrouver dans ce contexte. Son jeu est précis, beau et sans esbroufe, il y a là de la lumière, des vagues, ou des eaux calmes, un horizon argenté à l’infini, comme cette mer qu’il aime tant.

En treize thèmes, Thomas Bercy et son groupe ont su recréer la magie McCoy Tyner. Fort respectueusement, et avec beaucoup de cœur, tous ont montré à quel point ils pouvaient être touchés à l’âme par la spiritualité et la force qui habitent la musique du maestro. De « Changes » à « Walk Spirit, Talk Spirit », c’est une belle part de sa carrière qui a été abordée, en passant par « Aisha », co-signée avec le Trane sur « Olé » (1961), mais aussi par quatre morceaux tirés de « The Real McCoy », son premier album sur Bluenote en 1967, considéré comme l’un de ses meilleurs par les connaisseurs. En guise de rappel, le groupe redevenu trio + 1 nous a offert un bien beau « Caravan » (Juan Tizol/Duke Ellington), que McCoy Tyner affectionnait pour l’avoir repris en 1965 sur son « Plays Ellington » (Impulse !). Très beau concert dont on se souviendra, et pour celles et ceux qui l’ont loupé, sachez qu’on retrouve le Thomas Bercy Trio + Maxime Berton, avec des invités surprise, dimanche 24 janvier à 18 h au Molly Malone’s 83 Quai des Chartrons à Bordeaux (Tel : 05 57 87 06 72).

©AP_tomasBercy-0176 - Copie
Thomas Bercy Trio sur facebook
Maxime Berton
Collectif Caravan sur facebook
Le Caillou du Jardin Botanique