Du nid à l’envol …

Par Annie Robert

Chroniques Marciennes  # 5             Marciac 3 Août  2016

L’orchestre de JIM et C° en région
«  Yes  Ornette !! »

Le trait d’union, le fil rouge, le son continu de cette soirée à la Strada se nomme Dave Liebman. Saxophoniste reconnu, il est, à 70 ans, un musicien au talent incontestable, rompu à tous les styles, ouvert à tous les genres. Il a joué avec les plus grands, les plus turbulents, les plus iconoclastes. Il tire de son saxophone mille  accents, du plus charmeur au plus grinçant.
Il s’est vu confié la session estivale de Jim en région qui accueille en son giron les jeunes musiciens ascendants de Midi-Pyrénées (Occitanie maintenant?)

«  Music is an open sky » disait Sonny Rollins et ils vont explorer tous les genres, à travers leurs compos et les siennes. De la ballade vocale la plus classique, au plus groovy des morceaux bop avec des incursions folles vers le free. Les neuf musiciens présents font preuve d’une belle écoute mutuelle, d’un souci de se renouveler et de s’éprouver. C’est à la fois carré, construit et détaché. Chacun est mis en avant et se montre largement à la hauteur. Par deux, par trois, ou tous ensemble, ils vont composer un set très cohérent, démonstratif de leur talent. Le maître installe les ponts et suit leur impatient désir de planer au large. Son saxophone distille sa langoureuse plainte, son souffle vital, ses pizzicati de souris effrayées ou d’aigle vorace.
Et les jeunes oiseaux déjà prêts à l’envol vont pouvoir, sous son égide, tester leurs ailes, éprouver leurs plumes, tâter l’air  et se détacher du bord du nid. Dave Liebman les entoure, leur montre les courants ascendants, la pesanteur des nuages, le vertige de l’altitude. Ils n’ont plus qu’à sauter, le ciel leur appartient.

La deuxième partie de soirée est un hommage à Ornette Coleman, jazzman sulfureux, parfois incompris, fondateur du free jazz, celui qui donna des coups de pieds dans la fourmilière du black jazz, celui de la rupture et du ras-le-bol des conventions, porteur d’une musique  engagée et politique.
Autour de Dave Liebman qui pour l’occasion sera au sax ténor, une section rythmique qui connaît son free jazz sur le bout des cordes et des baguettes : Jean Paul Céléa à la contrebasse et Wolfgang Reisinger à la batterie. Ils vont  explorer les décalages, les humeurs arythmiques de la musique contemporaine et bâtir leurs propres partitions.
Emile Parisien qui décidemment peut tout jouer, surtout hors des sentiers battus, apporte sa fougue pressée, son étonnante technique, sa gestuelle de l’urgence. Qu’il câline son sax soprano comme on berce un enfant ou qu’il  le malmène pour en tirer des cris et des suppliques, il a comme Dave Liebman, une capacité à faire croître son discours et à le pousser toujours plus loin. Les pièces d’Ornette alternent avec celles composées par Liebman. Le jeu des deux sax se complète et s’affronte. À peine quelques silences, quelques souffles et peu de repos.
Les notes se précipitent comme des sacs de coquilles de noix rompus et dévalant une pente, ricochant, se cognant, s’écrasant pour rebondir plus loin.
Frottements, dysharmonies, calme et notes au kilo ou à l’unité.
Chaque instrument doit exhaler autre chose que sa propre nature, sortir de son identité et rentrer dans le combat. La routine est hors de propos. Les quatre musiciens nous le disent clairement.
Par instants, on a l’impression de côtoyer la musique des origines, celle de la pierre et de l’os, du bruit du vent ou des ombres noires. En dés-écoutant, on touchera aux vieilles magies, aux rituels  d’exorcisme. Dave Liebman finira d’ailleurs par un délicat son de flûte perdue qui nous emmènera loin dans le temps.

Non, la musique ne peut pas être sempiternellement un long fleuve tranquille et gai. Il y a des envols qui sont des libérations nécessaires, même si parfois cela fait mal et que la sécurité n’est pas au rendez-vous.

«  Music is an open sky » disait Sonny Rollins,. La musique est un ciel ouvert ; c’est sûr Ornette !!

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Jean-Claude OLEKSIAK Quartet – « A CIEL OUVERT »

JEAN CLAUDE OLEKSIAK 4TET A CIEL OUVERT

Par Dom Imonk

Parue le 01 juillet 2015 dans la Gazette Bleue N° 11

Il y a dix ans, Jean-Claude Oleksiak a créé « JCO4 », nom du présent quartet avec le lequel il signe « A ciel ouvert », son premier disque, sur le label de Lafabrica’son, association versée dans la musique improvisée et qui défend les projets innovants de musiciens de cette mouvance. Il s’est entouré d’amis, dont le batteur Antoine Paganotti, ex de chez Magma. Toutes les compositions, signées du leader, révèlent une écriture brillante, ouvertes à des interactions, qui créent des territoires sonores neufs. Il n’y a pas de positions quiète pour ces quatre musiciens, rien n’est jamais acquis, mais des surgissements de propositions de toutes parts, des relances et des remises en question ébouriffantes. Les intitulés des morceaux sont beaux et poétiques. On est frappé par cette capacité à créer des thèmes/tubes potentiels, où le jazz est tatoué au vif d’une encre rock omniprésente. C’est surtout Pierre Perchaud qui entraine le groupe dans cette direction, lui qu’on a connu plus calme (ONJ). Mais c’est un vrai plaisir, car ces vagues acides créent un chaud et froid avec un Émile Parisien dont les envolées au soprano sont d’un lyrisme éblouissant. Jean-Claude Oleksiak assure des lignes de basse profondes et ça pompe, ça pointille, mais ça se durcit parfois, surtout au contact d’Antoine Paganotti, qui drive sa batterie avec du muscle rock. Tout le disque nous a conquis, avec des coups de cœur appuyés pour « Les pieds dans la lune », « Lala Paris bounce », « La contrebasse grimace » et « Nous trois », avec sa magnifique intro de contrebasse, et ce somptueux solo de guitare. Ce quartet se livre à cœur ouvert !

Par Dom Imonk

http://www.fabrica-son.com

LAFABRICA’SON LABEL – 2014 – FA01

Vincent Peirani – Chronique de « Living Being »

VINCENT PEIRANI F

Par Dom Imonk

Parue le 01 mars 2015 dans la Gazette Bleue N° 9

L’âme magique de l’accordéon est enfouie en l’homme. Il dit les joies et les tristesses, et crie les révoltes et les envies de fuir. Longtemps mésestimé, cet instrument a séduit quelques beaux esprits qui ont su le remettre dans la lumière. Vincent Peirani est de ceux-là. De brillantes études, classiques d’abord, puis jazz par la suite, le voient maintes fois primé et le poussent, depuis plus de dix ans, à tourner avec les plus grands et à se produire dans nombre de projets. Il a forgé son style dans une diversité d’influences, et ses envolées créatives le posent en digne héritier de certains aînés défricheurs et libertaires. Ainsi, par moment, on sent son inspiration proche de celle d’un Marc Perrone ou d’un Michel Portal, mais des connexions sont aussi ressenties avec d’autres libres penseurs du son, comme Guy Klucevsek ou Tony Cedras.
C’est une photo de Manfred Bockelmann, tirée de son album « Das Blau der Erde », qui orne la pochette du disque. Une énorme souche d’arbre bleutée, tournée vers le ciel, mais qu’à l’écoute de l’album, l’on verrait plutôt remise en terre, pour s’ouvrir de manière effrénée à la lumière et revivre. Une équipe de fidèles amis entoure Vincent Peirani et œuvre à ce regain. On retrouve ainsi son frère d’âme, Émile Parisien (saxophone soprano et ténor), Tony Paeleman (fender rhodes et effets) et Julien Herné (basse électrique et effets), avec lesquels il a déjà joué, et Yoann Serra (batterie), vieille connaissance et première collaboration. L’album est traversé de frissons électriques, qui activent une respiration certes jazz, mais la rythment des influx musicaux très variés du leader, que ses hommes captent pleinement. Ainsi, après les deux « Suite en V » qui ouvrent l’opus d’une mélancolie acidulée, au pouls progressif, nous voici plongés dans le « Dream brother » de Jeff Buckley. Intense profondeur électrique, en couches sombres comme les eaux du Mississipi, qui font penser, les yeux mouillés, au livre (au même titre) de David Browne, dédié à Jeff et Tim. Puis « Mutinerie », de Michel Portal, est introduite par de mystérieuses nappes, chercheuses et méditatives, à la façon d’une Pauline Oliveros. Pièce imposante, qui s’échappe ensuite en tourbillons fusionnels débridés. Un Émile Parisien, à son zénith, mène la danse d’un lyrisme virevoltant, accélération au sang mutin, diablement fouetté par clavier, basse et batterie en un groove païen, sous les ponctuations du maître qui veille. Diversité et beauté marquent les autres compositions de Vincent Peirani. En plus des « Suite en V » du début, il nous accueille sur les hauteurs de «On the heights », somptueux morceau qui dès l’introduction, en troublants arrondis de fender rhodes, invite à l’élévation. On flottera ainsi jusqu’à sa fin, dans un généreux éther sépia. Un peu les mêmes impressions sur un « Some Monk » hallucinant. Accordéon interrogatif, batterie et basse pointilliste qui font monter la pression, puis calme, et ça repart d’un formidable chorus de claviers, suivi du sax et d’une ritournelle à la Nino Rota. Le festif est présent, avec deux jazz mutants bien vitaminés. « Air Song #2 », alerte et enjoué, piqures d’electro et d’octaver, batterie et basse persuasives, accordéon et soprano associés de groove. C’est fou ! Et « Workin’rythm » tout aussi turbulent, jeu de tac au tac étourdissant, haut voltage d’un courant alternatif qui survolte les sens. Pour refermer ce bien beau livre d’images, voici « Miniature », que Vincent Peirani signe de son accordéon de clown triste, intime et rêveur. On ressort tout secoué par l’intense originalité de cette musique. On n’a pas rêvé, cet album est un être furieusement vivant !

Par Dom Imonk

http://www.vincent-peirani.com/

ACT 9584 – 2

JAZZ [at] BOTANIC, AN II – (1) Emanuele Cisi 4tet + Lee Konitz / Émile Parisien 4tet

Jeudi 24 juillet 2014 – Écrit par Dom Imonk

Pour la 2° édition de leur festival, Benoît Lamarque (directeur) et Cédric Jeanneaud (directeur artistique) ont vu large et l’on s’en réjouit. Pas moins de dix jours de festival répartis en deux sessions, pour moitié entre la fin juillet et la mi-Août, et l’invitation d’un prestigieux « parrain » lors de la première session, l’immense Lee Konitz, qui se joint chaque soir à un groupe. Programme royal !

Hier soir, après une présentation du festival et quelques mots de Fabien Robert, adjoint à la Culture à la Mairie de Bordeaux, on a pu écouter trois générations de saxophonistes, mais très proches par la ferveur, et trois types de saxophones, l’alto pour Lee Konitz, le ténor pour Emanuele Cisi et le soprano pour Émile Parisien.

Tout d’abord, Emanuele Cisi, dont le cv est impressionnant. Cette expérience de plus de vingt ans participe à son aisance et à sa richesse de jeu, des thèmes les plus classiques à ses compositions personnelles ou adaptations, dont les arrangements sont très actuels. Et puis il a cette « special touch » dans le feeling, qu’ont les musiciens italiens, et on s’en régale. On le sens fort respectueux et inspiré par ses grands aînés, de Lester Young à Warne Marsh, en passant par…Lee Konitz. Son quartet fonctionne à merveille et c’est un réel plaisir de retrouver à ses côtés l’excellent et très présent Dave Blenkhorn, notre très demandé guitariste australo-bordelais. Nicola Muresu (ctb), imperturbable, et le très précis Adam Pache (bat), assurent une très élégante assise rythmique. C’est en duo avec un Dave Blenkhorn très à l’écoute que Lee Konitz a choisi d’entrer en scène. C’est bouleversant de le voir là, presque modeste et timide, mais ce son et ces phrases ! Belles, fines et colorées, comme le soleil qui se couchait alors. Il lui suffit de « peu » de choses pour être profondément présent et touchant, comme un grand chêne baissant ses immenses branches intérieures à notre portée, pour permettre d’en palper les multiples feuilles d’un vert pur. Le duo a joué ainsi quelques temps, comme sur un fil, superbe dialogue fait de retenue, de pudeur, le souffle de Lee Konitz est toujours là, et l’inspiration comme en évolution constante. Même impression quand le reste du quartet est revenu à sa demande, on le sentait « à la direction ». Les quelques morceaux joués en quintet, et le rappel, ont été prétextes à de délicieux échanges, faits d’écoute, de respect et d’union. Du très beau jazz. Plus de trente ans séparent les deux solistes, il n’en paraissait rien !

 Quel plaisir de retrouver ensuite le Émile Parisien 4tet. Il était programmé l’an dernier mais avait été empêché. J’ai le souvenir ému d’Émile, tout jeune, jouant en duo avec Pierre Boussaguet, sur la grande scène de Marciac, un tabouret entre eux portant une belle rose, nous étions en Août 1998, Guy Lafitte venait juste de partir, brûlant hommage à lui donné. Que de chemin parcouru depuis ! Aujourd’hui, Émile et ses amis jouent une musique tournée vers l’avenir mais qui aspire le présent à grandes goulées. Tout doit être dit et compris plus vite, il y a une sorte d’urgence et des signes successifs sont joués et nous remuent, avec accélérations, breaks, accalmies, unissons, je ne sais pas si c’est du jazz ou quoi ? Peu importe, mais pourtant si, un peu beaucoup quand même…Il y a aussi de la fibre rock dans leur matière, l’excellent Sylvain Darrifourcq et sa puissante batterie n’y sont pas étrangers. Souvenons-nous d’Elvin Jones derrière le Trane, de Tony Williams derrière Miles, ils impulsaient un peu de cela eux aussi. La basse d’Ivan Gélugne n’est pas en reste. Elle est percussive et primale à souhait, développant un puissant drive qui soutient ainsi dans les mêmes inflexions le travail du batteur, jusqu’à bâtir à deux des sortes de transes, offrant socle aux envolées, possédées par le « cosmique », du leader. On est aussi très intéressé par le passionnant Julien Touéry dont le piano multiple nous ravit. Les touches d’ivoire, c’est bien, superbe même, et il s’en sert à merveille, mais à l’instar d’autres artistes « apprentis sorciers », il aime à aller bricoler dans la pièce à côté, tester, expérimenter un peu plus loin dans le ventre de sa belle bête noire, pour en extraire du son neuf. Les cordes sont ainsi utilisées à vif, caressées, frappées, scotchées, bloquées, on les tire avec des fils qui en délivrent des sons de violons mutants. Le jeu d’Émile Parisien, curieux, furieux et élégant a murit, évolué et atteint de belles altitudes, les victoires du jazz 2014 qui l’ont récompensé ne s’y sont pas trompées, mais c’est un artiste libre et en perpétuel mouvement, il ne s’arrêtera pas là. Au final, ces quatre garçons ont joué une musique d’une impressionnante efficacité, suivons-les, même si on n’a plus pied !

 Ce soir deux belles formations : Corneloup/Labarrière/Goubert, puis le Petit Orchestre du Dimanche + guest Lee Konitz

 Dom Imonk

Photos © Thierry Dubuc – 2014

AFFICHE JAB 2014

EC 4TET ET LK EMANUELE CISI 4TET EMANUELE CISI  KONITZ BLANCKHORN CISI LEE KONITZ

EMILE PARISIEN

emile parisien 4tet 23 07 14 caillou