Alex Golino : hommage à Hank Mobley

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

La Belle Lurette, Saint-Macaire le 22 octobre 2016.

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Il y a bien longtemps que je n’étais pas allé à la Belle Lurette la bien nommée. Exactement depuis le 30 avril dernier pour l’International Jazz Day ; et oui en Anglais dans le texte, Saint-Macaire n’a t-elle pas été sous protectorat anglais au Moyen-Age !

Après un break cet été le Collectif Caravan a donc repris ses activités en association avec cet endroit depuis le début de l’automne et ça nous manquait. La première jam, début octobre – chaque premier dimanche du mois de 17 heures à 19 heures – a ouvert la saison de jazz et d’autres concerts, de rock ou de chanson française ont déjà eu lieu. Pierre et Sylvain qui ont repris l’établissement en 2011 sont de grands amateurs de musique et bien heureusement nous font partager leur passion (lire la Gazette Bleue #17).

Ce soir l’invité est Alex Golino, le saxophoniste ténor Italo-Gréco-Bordelais, un invité de marque tellement son talent est grand. La formation avec qui il joue est le trio habituel composé de Thomas Bercy au piano, Jonathan Hédeline à la contrebasse et un « petit nouveau », Alban Mourgues aux baguettes. Ce dernier, longtemps élève du maître de la batterie Charles « Lolo » Bellonzi, fait partie des batteurs qui montent qui montent et c’est une chance de le voir souvent désormais dans le coin, lui qui n’habite pas la région mais Poitiers. Ah oui au fait Poitiers c’est la Région maintenant !

Mai ce soir la vedette c’est Alex Golino qui a décidé de rendre hommage à un de ses collègues saxophonistes, pas forcément celui dont le nom vous vient de suite en tête, mais qui a pourtant laissé une belle trace en tant que leader (une trentaine d’albums) ou comme sideman (Jazz Messengers, Donald Byrd, Miles Davis, Dizzie Gillespie…) ; il s’agit d’Hank Mobley, compositeur très prolixe dans les années 50-60. Alex joue justement dans ce même registre, c’est un bopper, un hard bopper mais tout comme Hank, il excelle en Bossa Nova.

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« A Baptist Beat », un Gospel, lance la soirée, avec de suite swing et chaleur. Alex démarre dans les graves d’un son moelleux et chaud, le ton est donné il va se lâcher. Car Alex ténor au velouté élégant n’est pas du genre à se mettre en avant et ce soir ça va vraiment faire plaisir de l’écouter totalement libéré. « Recado Bossa Nova » très mélodieux commence classiquement jusqu’au chorus de Thomas Bercy qui le fait exploser. Diabolique, infernal Thomas Bercy comme va le qualifier Alex lors des présentations. Je n’ai pas vérifié mais je doute qu’il n’ait que dix doigts…

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Jonathan fait chanter, voire même danser, sa contrebasse, ce qui n’est jamais une mince affaire et on découvre Alban au drumming complet et inspiré . Dans la ballade suivante « Darn That Dream » il se fait tout en discrétion et légèreté tout comme ses deux collègues alors qu’Alex nous caresse voluptueusement de son sax. Un régal.

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La Belle Lurette est pleine à craquer, toutes générations confondues avec même des enfants en bas âge, la bonne humeur est palpable, un vrai club de jazz, animé, vivant, à l’écoute, ou pas, on s’y sent bien.

Quelques mots sur la magnifique exposition des dessins de Cyril Pi-R représentant des portraits de musiciens célèbres ; elle est visible à la Belle Lurette jusqu’au 5 décembre.

Le plus dynamique « The Morning After » nous prouve qu’Alex Golino est du matin car il s’y fait très volubile ; Jonathan nous la fait presque guitar hero soutenu par le chabada d’Alban avant que le pianiste fou ne nous éclabousse de notes bleues. « The Morning After » on peut parfois être déçu… mais pas cette fois, quel bonheur !

« Avila and Tequila » nous montre l’étendue du registre d’Hank Mobley, ce hard bop mélodieux et dynamique caractéristique de cette époque.

La pause est bienvenue, il règne une chaleur tropicale dans le bar et les musiciens ont déjà bien travaillé. La sono bar diffuse le « Funky Blues » de Charlie Parker, on est entre de bonnes mains. C’est l’occasion de faire connaissance avec Alban qui n’est pas là par hasard ayant maintes fois joué avec Thomas Bercy, et même avec Alex. Alors que parfois certains se plaignent que le jazz sommeille à Bordeaux, Alban nous remet les idées en place en parlant du désert musical de Poitiers…

 

Hank Mobley a collaboré avec Miles notamment sur le premier thème du second set « One Day My Prince Will Come » que les enfants présents n’ont pas forcément identifié comme étant issu de « Blanche Neige ». Belle version.

« Funk and Deep Freeze », « Chain Reaction » nous propulsent gaiement vers la fin du concert. Gros swing pour le rappel, certaines dansent, les chorus continuent, on y passerait la nuit. Alex Golino a fait plus qu’honneur à son invitation, bien mis en avant ce soir il a pu faire admirer toute sa palette et pour sûr qu’on le reverra dans les parages. Pour couronner cette belle soirée j’ai même la chance de débriefer le concert avec lui en le ramenant à Bordeaux car il était venu ici non avec le A train mais le 17h52.

Epilogue : cette fin de semaine est un très spéciale pour Jonathan Hédeline qui après cinq ans et de multiples démarches vient d’obtenir son statut d’intermittent. Ses collègues lui ont offert pour l’occasion sa photo prise par Alain Pelletier  et qui faisait partie de la magnifique exposition des photographes d’Action Jazz au printemps ici à Saint Macaire. Pas peu fier Jonathan !

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Arcades fire à Saint-Macaire

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

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Il fait un froid de loup, des courants d’air humides chargés de la pluie qui tombe s’immiscent entre les piliers des arcades séculaires partiellement protégées par des bâches tendues à la hâte suite au déplacement à l’abri du concert. Ces arcades pourtant les musiciens vont y mettre le feu.

Tous les amateurs de jazz du Sud Gironde et aussi les étrangers de la grande ville comme nous, attendaient cette soirée avec impatience. Grâce notamment à Herbie Hancock et sous le patronage de l’UNESCO existe depuis 2011 “la journée internationale du jazz” . Deux événements majeurs cette année dans ce cadre, l’aimable concert à la Maison Blanche chez Barack, et donc cette soirée à Saint-Macaire. Les amis du Collectif Caravan, de Simone et les Mauhargats, de l’associaton l’Ardilla et de la Belle Lurette ont relevé le défi et organisé celle manifestation dans la cité médiévale de Saint-Macaire.

Point d’orgue – sans orgue – de cette manifestation le concert du trio Thomas Bercy (p), Jonathan Hédeline (cb) et David Muris (dr) avec des invités de luxe, les jeunots Alex Aguilera (fl), Alexis Valet (vib) et le trop rare Jean-Christophe Jacques (ss, sa, st). Bruno Bielsa (t) le local de l’étape viendra aussi les rejoindre.

Le répertoire fétiche du trio est celui de McCoy Tyner, rien moins.

Mais avant, en même temps que ne commence le bal des merguez des saucisses et des tire-bouchons, l’école de musique locale de l’Ardilla nous offre avec ses élèves une première partie pleine de promesses avec un répertoire de qualité allant de Miles Davis (“Jean-Pierre”) à Stevie Wonder (“Superstition”) en passant par Julien Lourau. La “salle” est pleine malgré le sale temps, le bordeaux et le sainte-croix du mont aidant un peu à préchauffer les corps.

Dans ce lieu chargé d’histoire médiévale, les ménestrels apparaissent, comme descendus des cadres de l’exposition des clichés de Thierry Dubuc et Alain Pelletier, les photographes d’Action Jazz, où ils figurent en bonne place (jusqu’à fin mai). Déjà magnifiquement réels sur les photos les voilà de chair et d’os.

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Le concert va être à la hauteur de l’attente. On a déjà entendu le trio et des invités dans ce répertoire qu’il maîtrise parfaitement (voir chroniques du 24/1 et 22/2 sur ce même blog) mais ce soir, là formation à géométrie variable, du trio au septet, va se sublimer. Oubliés les doigts gelés sur les touches, les baguettes et les cordes, la sueur va même perler sur le fond de Thomas Bercy qui comme toujours ne ménage pas son énergie. Bon sang mais quel pianiste dans ce registre fécond de McCoy Tyner !

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Jonathan Hédeline de sa stature de commandeur, impassible derrière sa grosse boîte va border toute cette énergie, il est incroyable de maîtrise rythmique et ses interventions solitaires sont toujours très musicales.

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Avec lui derrière – et oui toujours derrière – David Muris, tantôt en force tantôt en nuance avec les balais, balise le chemin de son tempo, pas facile avec une musique aussi riche et variée. Le trio est en osmose ça se voit, ça s’entend.

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Quant aux invités ils vont épater tout le monde. Les deux jeunes n’ont jamais joué avec les deux autres, ils ne se connaissaient pas. Les regards admiratifs des uns envers les autres et réciproquement lors de chorus vont être éloquents du plaisir de leur rencontre. Alex Aguilera et sa flûte s’envolent régulièrement vers des sommets et Alexis Valet au vibraphone ajoute cette couleur cristalline avec une virtuosité de plus en plus maîtrisée. Pourtant ils ont presque les doigts gelés.

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L’invité spécial du jour, Jean-Christophe Jacques, nous met en pratique les propos qu’il a tenus sur l’improvisation lors de sa conférence d’avant concert à la Belle Lurette. Prise de risque absolue pour un plaisir musical non dissimulé. Que ce soit au sax alto ou avec ses deux bêtes de course l’alto et le ténor (mais qu’ils sont beaux ses Keilwerth !) il va sublimer ce répertoire en parfaite osmose avec le trio original ; on le sent vraiment dans le truc. Bruno Bielsa et sa trompette gillespienne au pavillon tendu vers le ciel, va venir livrer avec lui quelques folles joutes ! On a oublié le froid, c’est arcades fire à Saint-McCoy !

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Le « Walk Spirit, Talk Spirit » final est époustouflant, joué et étiré en septet au tempo de métronome du rimshot de David. Pas de rappel demandé car tout le monde, musiciens compris, repart vers la Belle Lurette pour une jam de clôture, un bonus de deux heures qui va s’avérer magnifique dans le bar bondé.

Cécile la chef d’orchestre du jour est enfin soulagée ! Dire que l’annulation a un moment été envisagée à cause de la météo ! Bravo et merci à tous les bénévoles qui eux aussi ont pris part au succès de la soirée. Quelle belle initiative que de faire vivre culturellement ces territoires à l’écart des grandes villes. Quelle merveilleuse ambiance cela produit ! Quelle belle soirée conviviale et musicale.

L’an prochain on annonce du beau temps ça va être énorme !

 

La jam de la Belle Lurette

par Philippe Desmond.

Le Collectif Caravan anime culturellement le sud Gironde avec de la musique, de la danse, de la poésie, des expositions ; Caravan comme itinérant et en clin d’œil au standard du Duke. Cet après-midi le Collectif est associé avec un de ses partenaires actifs, un lieu très vivant de la musique, le bar à vins café de Saint-Macaire, la Belle Lurette.

Au programme la désormais traditionnelle jam de jazz ; nous ne sommes pas très loin de Bazas je devrais plutôt dire un bœuf. Pour lancer la session, autour du trio de base composé de Thomas Bercy au piano, Jonathan Hédeline à la contrebasse et David Muris à la batterie il y a ce soir un invité de marque le solide tromboniste Sébastien Iep Arruti que tout le monde se dispute en ce moment.

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Face au très volubile Thomas Bercy, Iep est armé pour donner la réplique avec sa maîtrise de ce curieux instrument que reste le trombone (lire à ce sujet le très joli article d’Annie Robert dans la dernière Gazette Bleue http://fr.calameo.com/read/002896039fe292618ac83 ) on va vite en avoir la preuve. David et Jonathan ( non pas ceux-là !) ne sont pas en reste et le quartet de circonstance fonctionne très bien.

Le bar se remplit tranquillement et des musiciens commencent à apparaître, trahis par leur housse ou étuis. La jam va ainsi vite se mettre en place. Un trombone de plus, Bruno Bielsa le local de l’étape et ses trompettes, le bordelais Fred Marconnet (Soundscape) au sax ténor, un guitariste, deux batteurs…

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Dehors il pleut des cordes, dedans c’est un déluge de notes dans l’ambiance très cool de l’endroit. L’accueil ici est très sympathique, on a affaire à des passionnés ça se sent. « Ca taquine l’embouchure ! » me dit avec un grand sourire le barman lors d’un chorus enfiévré des cuivres. On se souvient que Belle Lurette c’est aussi la copine de Gai Luron ; ici justement il n’en manque pas de ces derniers.

Les standards se succèdent, de be-bop ou de New Orleans. Un de mes préférés arrive avec « Song for my Father » d’Horace Silver.

Est-ce à force de jouer le feu que Bruno Bielsa a porté le métal de sa trompette au rouge ? Non, il joue avec une Tiger en ABS du plus bel effet et qui sonne très bien. Lui qui est professeur de trompette dans le coin me précisera que la légèreté de ce modèle (je confirme) est bien adaptée pour les jeunes, la trompette se jouant en principe horizontalement et non inclinée à la Miles ou comme Freddy.

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Au bar on déguste des produits locaux, du vin rouge bien sûr mais aussi le nectar proche de Sainte Croix du Mont ; drôlement chouette de finir un dimanche dans ce lieu.

Le concert bœuf se finit évidemment avec le standard « Caravan » ; joué et rejoué me direz vous et bien figurez-vous que Fred Marconnet, qui est quand même un saxophoniste très chevronné , m’avouera ne l’avoir jamais joué auparavant ! Et puis un standard c’est un prétexte pour improviser et là c’est toujours la surprise comme l’est la citation de la mélodie de « A Night in Tunisia » embarquée dans la caravane par Bruno Bielsa.

Tout le monde se retrouve autour d’un petit verre, non pas encore tous, Sébastien donne des conseils à un tout jeune garçon à qui il fait même essayer son trombone ; le jeune en effet apprend l’instrument…depuis trois jours.

Le Collectif Caravan, la Belle Lurette font partie des organisateurs de l’International Jazz Day à Saint-Macaire le 30 avril ; concerts, marching band, expo photos… A ne pas manquer et d’ailleurs Action Jazz est partenaire à travers l’exposition des œuvres de ses photographes. https://www.facebook.com/events/111081652625728/

Merci à toutes ces personnes de faire vivre ainsi des lieux avec de la musique de qualité . Le succès est là car le bar a fini bondé.

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http://www.bar-labellelurette.com/

 

Thomas Bercy Trio et Alexis Valet : les magiciens d’Uz

par Philippe Desmond.

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Un dimanche à la campagne, direction le bout du monde ou plutôt un autre monde : Uzeste. Déjà en arrivant on prend la Collégiale en pleine gueule, énorme pour ce petit village du Bazadais, une église qui s’est étoffée en un édifice des plus massifs grâce à la promotion de l’Uzestois Bertand de Got à la fonction de pape sous le nom de Clément V au XIVème siècle.

Une autre figure – que je n’oserai pas baptiser pape même s’il est quelque part un missionnaire – a rendu célèbre ce village, Bernard Lubat bien sûr et sa Compagnie. D’ailleurs en ce dimanche après midi vient de s’achever l’Uzestival Hivernal 2016. Le concert de ce soir y est associé.

Une troisième personne a pris aussi de l’importance à l’ombre de ces deux piliers et donc avec l’assentiment du second, il s’agit de Marie-Jo Righetti la patronne du Café du Sport qui programme elle aussi de la musique en complément de l’Estaminet.

Ici on n’est pas au Sunset ou à la salle Pleyel, on est dans un bar, un vrai, un cercle comme on disait avant. On ne sait d’ailleurs pas très bien la limite entre la salle et les parties privées, on a l’impression de se trouver dans la salle à manger dont les meubles ont été poussés. Le zinc bien sûr avec ses piliers qui certainement connaissent mieux la musique de la note rouge ou jaune que celle de la note bleue , un vieux buffet par ci, un vaisselier et sa collection de louches par là, la cheminée noircie, le bureau en ordre modéré ; dehors sous la tonnelle ça discute, ça rigole. On est à la maison.

Le lieu va se remplir petit à petit, les randonneurs attirés par un temps très clément – normal ici – venus se rafraîchir laissant la place aux amateurs de jazz ou simplement aux habitués du dimanche soir. Tout le monde a l’air de se connaître. Toutes les générations sont représentées, il y a des enfants partout, un chien vous passe entre les jambes , il ne manque que les poules et les canards. Attention pas de condescendance dans mes propos, avant de devenir un banlieusard boboïsant je vivais à la campagne dans un petit village où je reviens souvent et je suis cent fois plus à l’aise dans un lieu comme ce soir que dans des salons dorés ou des bars hype au design nordique épuré.

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Mais parlons musique un peu, enfin !

Marie-Jo en association avec le Collectif Caravan actif dans le Sud Gironde a fait venir le trio de Thomas Bercy (piano) ; Jonathan Hedeline tient la contrebasse (doghouse aussi en Anglais, tiens revoilà le chien qui passe) et David Muris remplace Elvin Jones à la batterie ; et oui ce soir au programme on a droit au répertoire de McCoy Tyner, peut-être mon pianiste préféré et quel compositeur ! Mais le trio aime inviter comme récemment dans plusieurs lieux bordelais – voir la chronique de Dom Imonk du 24 janvier – et ce soir Alexis Valet et son vibraphone sont mis en avant. Rappelons qu’Alexis a récemment gagné avec son sextet le Tremplin Action Jazz 2016. Dans ce bar où les parties de belote sont légion le Valet ne peut être qu’un atout maître pour la tierce de Thomas Bercy ; il va l’être.

« African Village » ouvre le feu car il s’agit bien de feu avec McCoy Tyner, une musique puissante énergique, foisonnante assise sur cette rythmique cyclique caractéristique de la contrebasse tirant souvent vers la transe. Paradoxe de la chose, cette musique d’apparence complexe s’appuyant sur des bases mélodiques simples qui accrochent l’oreille reste accessible et devient vite envoûtante.

Justement voilà la mélodie de « Just Feelin’ » idéale pour le vibraphone d’Alexis qui distille ses gouttes de pluie sur un orage de piano. Thomas a bien la patte de McCoy, main gauche énergique et main droite prolifique. Jonathan et son élégance – même vestimentaire – régale et se régale, quant à David lui aussi est dans l’esprit du grand Elvin avec cette utilisation des toms medium et basse si caractéristique.

Puis « Sama Layuca » et sa mélodie aux accents orientaux, la légère ballade « Aisha » encore plus adoucie par l’harmonie du vibraphone ; Alexis y excelle vraiment. Arrive « Passion Dance » avec un invité surprise, Brice Matha au sax soprano (du sextet d’Alexis primé au Tremplin) qui va participer grandement au décollage du désormais quintet juste avant la pause.

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Sympa la pause, l’occasion de discuter dehors devant l’engageant  panneau « Les Pyrénées 210km » sous un soleil encore chaud pour février, avec les musiciens, les amis, d’autres musiciens, des inconnus, les voitures devant ralentir pour utiliser la seule file restante. Et en plus Marie-Jo nous offre de délicieuses merveilles, Uzeste c’est cool je vous dis.

Ça repart avec « Changes » et son swing puis voilà le superbe « Utopia » dont les notes me parvenaient pendant la balance lors de ma visite de la collégiale voisine ; un bonheur. « Contemplation » calme un peu le jeu avant l’emblématique titre d’Antonio Carlos Jobim « Wave » magnifié par McCoy Tyner et qui nous est restitué ici. Une intro déferlante au piano pour voir surgir cette si belle mélodie, les chorus des uns et des autres s’enchaînant magistralement. Quel beau concert ! Et c’est pas fini comme dit l’autre car arrive la petite musique de « Walk Spirit Talk Spirit » sur ce beat de transe et cette assise envoûtante de contrebasse. Et ça tape dans les mains, ça remue, ça danse, les enfants notamment ! Superbe final, jouissif !

Rappel obligatoire avec « Blues For Gwen » les musiciens n’en peuvent plus après avoir tant donné, ils en rient, tout le monde en rit, tout le monde est heureux !

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Dehors la Collégiale se détache de la nuit, à l’intérieur, le seul qui n’a pas bougé ce soir, le gisant de Clément V en marbre blanc de Carrare ; d’ailleurs avec une telle énergie musicale qu’est ce qu’on en sait s’il n’a pas bougé ?

Thomas Bercy Trio invite Maxime Berton au Caillou, Bordeaux le 21/01/2016

Par Dom Imonk, photos Alain Pelletier

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McCoy Tyner est l’un de ces géants, toujours présents, qui marquèrent de notes d’or le jazz des années soixante, qui résonnent encore aujourd’hui, au plus profond de nos nuits bleutées. Il fut le pianiste du quartet de John Coltrane de 1960 à 1965, puis le quitta pour mener ses propres projets. Il avait cependant commencé à enregistrer des disques sous son nom dès 1962 avec l’album « Inception » (Impulse !). Son style est reconnaissable entre tous, puissance rythmique imparable de la main gauche, alliée à une luxuriante main droite, jusqu’aux rives du free. Il s’est aussi révélé un compositeur très prolifique, avec à son actif un nombre respectable d’albums sortis sous son nom, et de collaborations à bien d’autres. Au cours d’une tournée dans notre douce région, c’est dans ce riche répertoire que le pianiste et arrangeur Thomas Bercy a choisi diverses pièces, pour les jouer avec son trio – Jonathan Hedeline (basses) et Davis Muris (batterie) – et, en invités de marque, Marc Closier (sax ténor) pour les trois premières dates, puis, pour les six dernières, le jeune parisien Maxime Berton (sax ténor & soprano, flûte), prix du soliste au Tremplin de Getxo jazz 2015.

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Thomas Bercy a toujours animé avec passion ses projets où il invite à chaque fois divers artistes, souvenons-nous par exemple de son « Jazz Band », à la musique ambitieuse et voyageuse. Il est aussi très actif dans le Sud de la Gironde, sa base, où il se produit régulièrement lors de jams endiablées qu’il organise au Caravan Jazz Club à la Belle Lurette (Saint-Macaire). Très fin pianiste, son jeu riche et aventureux n’a peur de rien et lui permet de se plonger dans divers courants, et les fluides tumultueux, libres et illuminés du grand McCoy Tyner l’ont visiblement fort bien inspiré. Pour soutenir une telle musique, qui peut parfois partir comme des chevaux fous, il faut la charpenter d’une solide rythmique, gardons à l’esprit Jimmy Garrison et Elvin Jones derrière le Trane ! Thomas Bercy a su choisir ses compagnons. Ainsi, le jeu déterminé et sans fard d’un Jonathan Hedeline très concentré, avec cette rigoureuse et élégante souplesse qu’on lui connait, associé à celui d’un David Muris alliant puissance d’impact des relances et subtiles couleurs lors des accalmies, ont contribués à asseoir de très beaux envols. Maxime Berton nous a impressionnés par la maturité de son jeu. S’adaptant en l’instant à chacun des thèmes, il se laisse emporter par leur force en créant des spirales fulgurantes, que ce soit dans la profondeur du ténor ou dans les altitudes étoilées du soprano, avec des passages éthérés à la flûte. Marc Closier, qui avait débuté la tournée, est venu rejoindre le groupe pour quelques morceaux brûlants de passion collective (dont « Passion Dance » et « Walk Spirit, Talk Spirit »), soufflant de très belles notes, intérieures et graves, avec une délicieuse évanescence qui pouvait par moment s’échapper vers un free possédé. Autre invité de marque sur ces mêmes titres, le trompettiste Mickaël Chevalier qu’on a eu beaucoup de plaisir à retrouver dans ce contexte. Son jeu est précis, beau et sans esbroufe, il y a là de la lumière, des vagues, ou des eaux calmes, un horizon argenté à l’infini, comme cette mer qu’il aime tant.

En treize thèmes, Thomas Bercy et son groupe ont su recréer la magie McCoy Tyner. Fort respectueusement, et avec beaucoup de cœur, tous ont montré à quel point ils pouvaient être touchés à l’âme par la spiritualité et la force qui habitent la musique du maestro. De « Changes » à « Walk Spirit, Talk Spirit », c’est une belle part de sa carrière qui a été abordée, en passant par « Aisha », co-signée avec le Trane sur « Olé » (1961), mais aussi par quatre morceaux tirés de « The Real McCoy », son premier album sur Bluenote en 1967, considéré comme l’un de ses meilleurs par les connaisseurs. En guise de rappel, le groupe redevenu trio + 1 nous a offert un bien beau « Caravan » (Juan Tizol/Duke Ellington), que McCoy Tyner affectionnait pour l’avoir repris en 1965 sur son « Plays Ellington » (Impulse !). Très beau concert dont on se souviendra, et pour celles et ceux qui l’ont loupé, sachez qu’on retrouve le Thomas Bercy Trio + Maxime Berton, avec des invités surprise, dimanche 24 janvier à 18 h au Molly Malone’s 83 Quai des Chartrons à Bordeaux (Tel : 05 57 87 06 72).

©AP_tomasBercy-0176 - Copie
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