Tingvall Trio, Rocher de Palmer le14/10/16

Par Annie Robert, photos Christian Coulais

Tingvall Trio : Voyage dans l’International Express !!!
Un pianiste suédois, Martin Tingvall , un contrebassiste cubain, Omar Rodriguez Calvo, un batteur allemand, Jürgen Spiegel, le tout basé à Hambourg. Ouh là … Qu’est ce que c’est donc que ce trio méli-mélo, ce mélange incongru, cet attelage pas très conforme, cette arlequinade colorée que nous propose le Rocher ? On dirait un catalogue d’agence de voyage. Ou bien un compromis culturel pour alter mondialistes répondraient les fâcheux qui envahissent le monde…

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La soirée va nous montrer que ces trois musiciens sont bien au-delà d’un simple assemblage d’influences: leur musique est une invitation  à la découverte, au périple, à l’émotion partagée, la preuve que l’on peut être divers et ensemble. Même pas peur !! Grimpons dans l’International Express, et écoutons défiler les paysages sonores et les climats, les éclats, les grondements, les surprises et les peurs. Les rails crissent, les mains s’agitent, on démarre en absorbant le petit jour. Des compositions profondes alternent avec des titres survoltés et d’autres plus sombres. Ils mêlent des morceaux de leur nouvel opus intitulé «  Beat » avec d’autres plus anciens «  Sévilla » «  Crazy duck » ou « Mustach » mais  leur style reste permanent : des mélodies ciselées, parfois lyriques, des progressions rythmiques démultipliées par la puissance de la batterie et la pulsation de la basse, du jeu en accord et une vraie place pour chaque musicien.
Tingvall Trio c’est le jazz des grands espaces et des chevauchées, loin de celui de la ville et des bars de nuit. Ce sont des architectes paysagers, des passeurs de montagnes sonores. Au piano mélodieux ou furieux de Martin Tingvall  se mêlent les délicatesses d’une incroyable justesse et profondeur de la contrebasse d’Omar Rodriguez Calvo, magnifique, et l’époustouflant jeu à la batterie de Jürgen Spiegel simple et retenu ou roulant comme ouragan. Avec quelques touches d’humour, quelques accords tendres, de l’énergie débordante, du soleil ou de la mélancolie dans les esses de la contrebasse, un soupçon de thème folklorique de chez soi ou d’ailleurs, des frôlements délicats de balais, le trio est sans arrêt sur le fil du rasoir de la modernité ou du classicisme, porté par un beat roulant et avançant à perdre haleine. La mélodie se balade, rebondissant  sur l’archet vibrant ou sur les touches d’ivoire, la batterie se fait  chanson. Pas de ficelles, pas de trucs tout faits. Tout surprend. Jamais l’International Express ne tombe dans les précipices, il avale les  chemins et les vallées rien que pour nous. Un monde s’ouvre.
De fait, l’attention ne se dilue pas une minute, il y a toujours un petit sentier caché, une pierre folle qui brille, une phrase inattendue, une badinerie ou un clin d’œil amusé.
Happé par  l’atmosphère voyageuse ou onirique, le public attend la dernière note, le dernier silence à savourer pour applaudir. Le rappel sera aussi beau que le reste, un miraculeux « Mook », plein d’ardeur et une balade simple et épurée finissant sur deux notes légères.
Trois Echo Awards pour « Le groupe de jazz de l’année » et « Le concert de l’année » en Allemagne, quatre Jazz Awards respectivement pour la vente de plus de 10 000 disques pour leurs quatre albums : « Skagerrak », « Norr », « Vattensaga » et « Vagen » nous remémorent s’il en était besoin la qualité exceptionnelle de ces trois musiciens à découvrir d’urgence.
On aurait pu être plus nombreux à monter dans l’International Express de Tingvall trio et à se laisser embarquer, mais peut importe, le voyage fut beau, jamais futile, plein d’images musicales et superbes.
Pour une fois j’ai presque manqué de mots pour le dire…

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Merci à Christian Coulais pour les photos «  à l’arrache »  au téléphone portable.

http://www.tingvall-trio.de/

https://www.lerocherdepalmer.fr/

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Diego IMBERT Quartet – « COLORS »

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Par Dom Imonk

Parue le 01 juillet 2015 dans la Gazette Bleue N° 11

Diego Imbert est un contrebassiste très demandé, et les divers projets auxquels il a participé lui ont permis de se forger une écriture riche, précise et stylée, que l’on retrouve dans tous ses albums. Pour « Colors », il est entouré de son groupe habituel. David El-Malek (sax ténor), Alex Tassel (bugle) et Franck Agulhon (batterie), participent à donner à ce disque une saveur que l’on croirait échappée de certaines formations des années soixante. Même s’il n’y a pas de piano, on pourrait presque penser à l’esthétique du quintet de Miles, ou même à certains disques de Wayne Shorter, dont l’inspiration est ressentie ici. A chaque instant, on se régale du jeu de Diego Imbert, magnifique par le son et cette façon ondulante et moderne de s’insinuer dans celui de ses camarades. Tous sont d’ailleurs visiblement en état de grâce et ravis de participer à cette vraie peinture sonore. Les deux souffleurs sont remarquables de complicité et, portés par les compositions de Diego Imbert, ils joignent à l’unisson leurs voix cuivrées, pour créer de vastes espaces visuels. Quant’ à Franck Agulhon, frère rythmique du leader, il fait partie de ces très grands batteurs qui étonnent et subjuguent, comme s’ils se réinventaient à chaque fois. Le disque s’écoule, comme la visite d’un musée d’art moderne. Chaque morceau est une toile, et l’intitulé des titres fait souvent référence aux couleurs et à la peinture. « Blue Azurin », « Purple Drive », « Aquarelle », « Outremer », « Red Alert ». Mention spéciale au superbe artwork de Pierre-Alain Goualch et Diego Imbert, ainsi qu’à une prise de son excellente. Ces couleurs nous ont captivés, vivement le plaisir de les voir en concert !

Par Dom Imonk

http://www.diegoimbert.com

TREBIM MUSIC/HARMONIA MUNDI– 2014 – SUCH 010

Vincent Peirani – Chronique de « Living Being »

VINCENT PEIRANI F

Par Dom Imonk

Parue le 01 mars 2015 dans la Gazette Bleue N° 9

L’âme magique de l’accordéon est enfouie en l’homme. Il dit les joies et les tristesses, et crie les révoltes et les envies de fuir. Longtemps mésestimé, cet instrument a séduit quelques beaux esprits qui ont su le remettre dans la lumière. Vincent Peirani est de ceux-là. De brillantes études, classiques d’abord, puis jazz par la suite, le voient maintes fois primé et le poussent, depuis plus de dix ans, à tourner avec les plus grands et à se produire dans nombre de projets. Il a forgé son style dans une diversité d’influences, et ses envolées créatives le posent en digne héritier de certains aînés défricheurs et libertaires. Ainsi, par moment, on sent son inspiration proche de celle d’un Marc Perrone ou d’un Michel Portal, mais des connexions sont aussi ressenties avec d’autres libres penseurs du son, comme Guy Klucevsek ou Tony Cedras.
C’est une photo de Manfred Bockelmann, tirée de son album « Das Blau der Erde », qui orne la pochette du disque. Une énorme souche d’arbre bleutée, tournée vers le ciel, mais qu’à l’écoute de l’album, l’on verrait plutôt remise en terre, pour s’ouvrir de manière effrénée à la lumière et revivre. Une équipe de fidèles amis entoure Vincent Peirani et œuvre à ce regain. On retrouve ainsi son frère d’âme, Émile Parisien (saxophone soprano et ténor), Tony Paeleman (fender rhodes et effets) et Julien Herné (basse électrique et effets), avec lesquels il a déjà joué, et Yoann Serra (batterie), vieille connaissance et première collaboration. L’album est traversé de frissons électriques, qui activent une respiration certes jazz, mais la rythment des influx musicaux très variés du leader, que ses hommes captent pleinement. Ainsi, après les deux « Suite en V » qui ouvrent l’opus d’une mélancolie acidulée, au pouls progressif, nous voici plongés dans le « Dream brother » de Jeff Buckley. Intense profondeur électrique, en couches sombres comme les eaux du Mississipi, qui font penser, les yeux mouillés, au livre (au même titre) de David Browne, dédié à Jeff et Tim. Puis « Mutinerie », de Michel Portal, est introduite par de mystérieuses nappes, chercheuses et méditatives, à la façon d’une Pauline Oliveros. Pièce imposante, qui s’échappe ensuite en tourbillons fusionnels débridés. Un Émile Parisien, à son zénith, mène la danse d’un lyrisme virevoltant, accélération au sang mutin, diablement fouetté par clavier, basse et batterie en un groove païen, sous les ponctuations du maître qui veille. Diversité et beauté marquent les autres compositions de Vincent Peirani. En plus des « Suite en V » du début, il nous accueille sur les hauteurs de «On the heights », somptueux morceau qui dès l’introduction, en troublants arrondis de fender rhodes, invite à l’élévation. On flottera ainsi jusqu’à sa fin, dans un généreux éther sépia. Un peu les mêmes impressions sur un « Some Monk » hallucinant. Accordéon interrogatif, batterie et basse pointilliste qui font monter la pression, puis calme, et ça repart d’un formidable chorus de claviers, suivi du sax et d’une ritournelle à la Nino Rota. Le festif est présent, avec deux jazz mutants bien vitaminés. « Air Song #2 », alerte et enjoué, piqures d’electro et d’octaver, batterie et basse persuasives, accordéon et soprano associés de groove. C’est fou ! Et « Workin’rythm » tout aussi turbulent, jeu de tac au tac étourdissant, haut voltage d’un courant alternatif qui survolte les sens. Pour refermer ce bien beau livre d’images, voici « Miniature », que Vincent Peirani signe de son accordéon de clown triste, intime et rêveur. On ressort tout secoué par l’intense originalité de cette musique. On n’a pas rêvé, cet album est un être furieusement vivant !

Par Dom Imonk

http://www.vincent-peirani.com/

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RAVEN – Chronique de « Chercheur d’orage »

Par Dom Imonk

Parue le 01 janvier 2015 dans la Gazette Bleue N° 8

RAVEN

Le Corbeau est partout. Il effraie les timides, passionne les scientifiques, et inspire les artistes. Manu Domergue par exemple, chanteur, joueur de cor et mellophoniste. Il y a peu, nous l’avions croisé dans le superbe « The Other Side » du sextet de Loïs Le Van, son compagnon d’études et frère de poésie. En 2012, il décide de rendre hommage à son oiseau fétiche, avec le projet « Raven » (le « grand corbeau » en anglais). C’est un brillant quartet, qui réunit autour de lui Raphaël Illes (saxophones), Damien Varaillon-Laborie (contrebasse) et Nicolas Grupp (batterie/glockenspiel). Récompensé par le 1° prix et le prix du public du Crest Jazz Vocal 2013, le groupe tourne beaucoup, forge son expérience, puis enregistre son premier disque que voilà.
Une pochette d’un vert sombre présente le chanteur, incliné et pensif, face à l’oiseau noir, perché sur sa main gauche. L’intérieur révèle un bec complexe, qui enserre jalousement le disque, comme l’huître sa perle, ou Maître Corbeau son fromage. On aime aussi l’élégant livret qui vous dit (presque) tout.
Manu Domergue a composé une grande partie des morceaux. Ça sonne neuf dès « Glopin’ », où la musique s’envole et nous entraine, libérée de toute influence. La voix haute scatte et fouette les flancs d’un jazz ravi. Mais « Chercheur d’orage », qui le suit, ouvre en grand ce beau royaume, et dévoile un peu plus de ses richesses. Qualité d’écriture, rythme, angle et puissance du chant semblant sans limite, arrangements, son. Les musiciens sont soudés et leur jeu de haute volée, avec cet espace entre eux, permis par la forme du quartet. On retrouvera pareil grain magique sur d’autres compositions, comme « Le stratagème » (belle leçon de scat !), « The winged sailor » en coda et trois géniales « Invocations ». Lors d’une interview, Manu Domergue confie qu’il les a composées en préalable à des morceaux où il a invité trois chanteuses. Ainsi, la mystérieuse « Invocation I » introduit d’un sax enflammé « Ils choisissent la nuit », sur lequel Mônica Passos vient mêler sa généreuse voix à celle de son hôte. Un peu plus loin, « Invocation II », mue par un inquiétant mellophone, annonce le somptueux « Ghorab », habité par Kamilya Jubran et son chant mystérieux, sur un raga cuivré et des bulles de sax. Enfin, la magistrale « Invocation III » voit le chanteur envouté, et poussé au rouge par ses acolytes. Elle accueille une Leïla Martial, très inspirée, sur une reprise de « Black is the color » venue d’ailleurs, où elle glissera d’un chant classique à des « onomatopées » free (façon Sidsel Endresen), avec une aisance sidérante.
Raven a du cœur au ventre et s’offre en sus trois autres reprises « perchées », qu’il s’approprie avec une originalité qui laisse pantois. « Nevermore » (Edgard Allan Poe/Alan Parsons Project), frisson de minuit, contrebasse gambadeuse, voix possédée, glockenspiel et sax rêveur en final époustouflant. Puis le légendaire « Black Crow » de Joni Mitchell (« Hejira »), que Manu Domergue aborde d’un vocal de funambule, sa voix sur un fil, entre le précipice du silence et ces « in a blue sky » qui la rétablissent comme une barre d’équilibre. Autour de lui, des flammes de sax ondoient, la contrebasse pompe du rythme et excite le drive exquis des fûts. Et puis enfin « Les corbeaux » (Arthur Rimbaub/Leo Ferré), pièce austère et lunaire, rythmée par des éclairs de sax free qui zèbrent l’espace, percussions tribales et vocal de prêcheur fou, menant la marche d’un peuple en une fin de prières célestes.
Ce disque est un pur bonheur. Il ne vous laissera pas indemne. Suivons ce courant nouveau. Et ne rendons pas à Maître Corbeau son fromage !

Dom Imonk

http://www.ravenproject.fr/

Gaya Music Production – MDGCD001