Projet Karmarama de Mark Brenner au Rocher « Another World »

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

Le Rocher de Palmer, vendredi 30 septembre 2016.

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Les frontières sont des inventions humaines, elles facilitent parfois les choses et souvent les compliquent, l’histoire en témoigne. En musique on parle plutôt d’étiquettes ou de chapelles certains esprits étroits s’abritant à l’intérieur de ces limites simplistes. Chez Action Jazz ce n’est pas le genre de la maison. La preuve ce soir nous allons écouter un groupe de pop – une étiquette me direz-vous – mais aux multiples facettes, des Beatles à la musique raga indienne et, rassurez vous les puristes, en passant par le jazz. De la musique en fait.

Mark Brenner, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un artiste, un vrai. Cet Anglais, girondin depuis vingt ans est multi instrumentiste (basse, guitare, ukulélé, sitar, batterie…) et aussi auteur compositeur. A son actif déjà sept albums, plutôt donc dans le genre pop. La pop il adore ça, mais attention pas n’importe laquelle, il en a certes fait son fond de commerce – je force volontairement le trait avec cette vilaine expression – car un artiste pour créer ça doit vivre, mais aussi sa marque de fabrique. Avec ses acolytes Thomas Drouart (claviers) et Antony Breyer (batterie) ils forment le meilleur groupe de reprises – ou covers ça fait plus chic – de la région. Ils sont capables de mettre le feu à la plus coincée des soirées, de faire dégoupiller une assemblée de notaires, ou de faire partir en vrille un camping de la côte en plein été. Beaucoup ne les connaissent que dans ce registre là. Certains, plus curieux, ont exploré d’autres facettes, celles de la création notamment, malheureusement moins vendeuses. Et pourtant…

Ce soir au Rocher de Palmer c’est donc la sortie officielle de l’album « Another World » entièrement écrit et composé par Mark, à un titre près d’Anoushka Shankar. En plus du trio de base, des invités, présents sur l’album ou non, sont annoncés : Shekinah Rodz chanteuse, saxophoniste alto, flûtiste, percussionniste (pas ce soir) un talent pur, plutôt estampillée jazz notamment avec son propre quintet déjà chroniqué sur ce blog, Jean-Christophe Jacques remarquable aux sax soprano et ténor, un pur produit de la scène jazz et jazz fusion (Post Image chroniqué aussi dans ce blog) les deux intervenant sur l’album et Emmanuel Lefèvre, que je découvre aux claviers et samples. Invité de dernière minute, le reconnu joueur de tabla Matthias Labbé qui accompagne de temps en temps le groupe por des concerts aux arrangements indiens (voir chronique du 28 mai 2016). Pour ce projet le groupe s’avance sous le nom Karmarama.

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On sait que les musiciens ont beaucoup préparé ce concert, c’est la première fois qu’ils lancent un album ainsi, espérant que le public répondra présent dans ce lieu magnifique qu’est le Rocher. Plus que présent le public, la salle est bondée. Les amis – ils en ont beaucoup – sont là, d’autres vont les découvrir.

La scène est couverte d’instruments, simplement mais joliment décorée, la première impression est bonne ; la première impression est la bonne. Les musiciens arrivent un par un, ajoutant leur touche musicale à cette intro un peu Floydienne initiée par le clavier d’Emmanuel Lefèvre. Le premier titre de l’album se profile « Technicolor » une ballade sur laquelle Shekinah va nous enchanter de sa voix et de sa flûte, et commencer son festival de la soirée ; elle va nous éblouir.

Mark et ses compères ont déjà joué dans toutes les situations, dans les bars, les soirées privées, sur la plage, récemment sur la fan zone de l’Euro 2016 en vedettes le soir de la finale devant des milliers de personnes ou encore en première partie de Francis Cabrel cet été à Arcachon et là pourtant on les sent tendus, très concentrés. Ils misent beaucoup sur ce concert et ont énormément bossé ; encore plus que d’habitude car ces gens là ont certes du talent mais surtout ils travaillent, répètent souvent. Reprises ou créations ils respectent le public tout simplement.

Mark adore les Beatles et les arrangements de « Human », rehaussés des violoncelles numériques de Thomas Drouart, nous le confirment, Eleanor Rigby n’est pas loin ; il revendique cette influence qu’il n’utilise pas comme un procédé mais qui fait partie de ses gênes. Il plaque sur cette jolie mélodie un texte à la fois nostalgique et humaniste. Les voix en harmonie, celle de Shekinah notamment sont impeccables, le tabla discret de Matthias ajoutant une touche délicate et colorée.

Ayant la chance de connaître l’album – superbement écrit et produit – depuis plusieurs semaines je le redécouvre, je le vois se développer comme dans la magnifique version du titre phare « Another World » dans lequel surgit Jean-Christophe Jacques pour un chorus improvisé de sax ténor encore plus riche que dans la version studio ; la magie du live. Allez, une étiquette jazz approved sur ce titre.

Tous les titres de l’album vont être égrainés mais surtout magnifiés, le concert partant franchement vers l’Inde à la fin. Cette musique, qui apporte ses arrangements et ses accords particuliers, pas mal d’autres l’ont intégrée, les Beatles bien sûr mais aussi John McLaughlin et Shakti ou encore Didier Lockwood avec Raghunath Manet ; la chance de tous les avoir vus… sauf les premiers.

Shekinah Rodz je l’ai dit, va nous éblouir, au chant, à la flûte, au sax alto. Il paraît que depuis quelques jours elle ne tenait plus en place et ce soir cette énergie s’est libérée pour nous, une chance.

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Son confrère saxophoniste Jean-Christophe Jacques n’est pas en reste, son duo au soprano avec Mark sur « Rewind the Life » est sublime de finesse ; c’est beau et émouvant.

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Emmanuel Lefèvre va apporter une touche électro avec ses samples et ses machines tissant des nappes harmoniques planantes. Matthias Labbé assis en tailleur, au tabla et au ghatam, va distiller ses sons épicés  ; « Il a un cerveau au bout de chaque doigt » souligne quelqu’un, belle formule.

Quant aux titulaires du groupe ils vont eux aussi nous épater nous qui croyions les connaître par cœur. Antony Breyer surplombe ses collègues sur sa toute nouvelle Yamaha bleue – comme la note – une vraie bête de course qu’il prend un réel plaisir à piloter ; breaks en place, variété des rythmes, quel travail. Thomas Drouart n’en menait pas large en arrivant, comme toujours, et on va le voir se détendre, toujours impeccable dans ses interventions aux multiples facettes ; à la rythmique de basse il est monstrueux.

Quant au boss, vêtu d’un sherwani blanc, s’il commence avec sa basse fétiche, il va vite passer à la guitare acoustique alternant avec le sitar qu’il maîtrise parfaitement. Son duo avec Matthias au tabla, arrivé tout en douceur on ne sait comment à la fin d’un titre, va subjuguer l’assistance et lancer le morceau de bravoure du concert « Paschim Vihar (I’m in love with sound) » un raga-électro-funk d’une autre planète, couronnement de la soirée.

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Surprise lors des rappels avec l’arrivée sur scène d’une danseuse de Baratha Natyam, cette danse classique sacrée de l’Inde, si gracieuse et expressive ; superbe Géraldine Nalini.

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Une soirée merveilleuse dans différents univers et que nous ne souhaitons pas sans lendemain ; producteurs, organisateurs de festivals ne laissez pas passer une telle qualité musicale. A l’heure où les festivals de jazz s’ouvrent à d’autres musiques profitez-en !

Dehors il pleut, fini l’été indien, mais ce que la vie peut être belle !

http://www.mark-brenner.com/

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Cyrille Aimée, Rocher de Palmer 06/04/2016

Par Annie Robert, photos Thierry Dubuc
Tiens, v’là le printemps.

Cyrille Aimée

Cyrille Aimée

Nom d’une pâquerette, il y avait sur la scène du Rocher de Palmer hier soir, une bien jolie fleur qui nous a coloré les pensées en bleu doré façon grand teint.… !
La chanteuse Cyrille Aimée et ses quatre feux follets de musiciens ont aromatisé nos oreilles de vitalité parfumée swing-tonic, de gaîté, de charme avec un soupçon de mélancolie sans guimauve; entre guitares manouches et rengaines jazzy, entre reprises et compos originales, entre solos d’enfer et scats irrésistibles: du cœur, du rythme, de la délicatesse et du partage à fond. Comme beaucoup, je ne la connaissais pas, c’était bien dommage. J’en reviens aérée, rafraîchie comme une prairie de printemps.
Le concert débute en douceur, sur la pointe des notes, par une chanson peu connue de Moustaki, « T’es beau tu sais ». Tessiture légère, timbre soyeux, beau phrasé, la voix est simple, ronde sans être mièvre, suave sans être poseuse, technique sans être acide. Et tout de suite on comprend ce que va être le concert : une voix, des artistes au service des chansons et pas le contraire. Ça nous change un peu des vénéneuses orchidées et des roses plastifiées !
Cyrille Aimée a l’amour du langage musical, des mots chantés, elle ne se pousse pas de la glotte, elle ne cherche pas la performance musicale, les décibels ou le clonage vocal, elle chante sans se regarder chanter presque avec timidité, sans se mettre en scène. Elle fait confiance à ses chansons, à ses musiciens, à son public avec un feeling incroyable et une superbe musicalité dans chacune de ses expressions. Un duo tout simple et si virtuose avec son contrebassiste par exemple et c’est du lilas épanoui, du bouton d’or sincère, de l’herbe folle, de la dignité de pervenche, du scat de libellule d’eau, bref du grand art.

Si elle habite désormais à Brooklyn et a écumé tous les lieux du jazz new-yorkais, si elle est lauréate du prix Sarah Vaughan, elle n’en oublie pas pour autant les influences manouches qui composent l’ossature de son expérience. Enfant de Samois sur Seine (où elle a grandi) et de Django, la première école de la petite Cyrille a donc été avant tout et surtout celle de l’écoute et du partage au coin du feu, au pied des roulottes, des longues soirées passées à chanter, pour rien, pour soi, pour les autres, pour le jour qui se lève. Elle en garde toutes les folies (le scat phénoménal sur Laverne Walk par exemple) les fulgurances et la générosité. Autour d’elle, deux guitares infatigables et taquines, Adrien Moignard (impérial et inspiré !) / Michael Valeanu ( superbe) qui a réalisé une grande partie des arrangements et une section rythmique australienne d’une totale complicité, unie comme la tartine et la confiture de mûres, Shawn Conley, à la contrebasse, mélodieux et dansant et Dani Danor à la batterie d’une délicatesse soutenue. Quatre beaux musiciens pour étayer une églantine bondissante qui le leur rend bien.

Le groupe

Le groupe

L’album qui inspire le spectacle, intitulé « Let’s Get Lost » voyage entre la République dominicaine natale de sa mère (Estrellitas Y Duende), le premier amour manouche (Samois à Moi, qu’elle compose et que ne renierait pas Charles Trenet et sa douce France ) les incontournables de l’art vocal enluminés par les guitares (There’s a Lull in my Life) (Let’s Get Lost ) (That Old Feeling) et des compos persos et plus récentes (Live Alone and Like it) (Nine More Minutes). Cela parle d’amour entre rire et larmes.
À chaque fois, c’est la sincérité qui est recherchée, le plaisir du partage entre cinq musiciens mariés avec des paroles de chansons qui ne les quittent plus. Cela pourrait paraître éclectique, dispersé quant au style mais pas du tout, l’atmosphère swinguante enivre et recouvre tout. Il en reste une couleur dorée, une essence de joie comme un bouquet parfumé.
Cyrille Aimée a fait souffler un vent de fraîcheur ardente, à l’image de cette « Nuit blanche », sensuelle et un peu perdue mais aussi des rires et claquements de doigts, des cordes de guitares et des envolées de bossa nova.
Après deux rappels et une reprise enfiévrée de « Caravan » où les cinq complices ont fait assaut de défis musicaux délirants, on les laisse partir à regret et si dehors l’air paraît un peu froid, le ciel un peu chargé, les lumières de la ville semblent clignoter ensemble dans un rythme brumeux. Sur les pelouses du Parc Palmer, les pâquerettes se sont refermées toute en rose pour la nuit avec un petit clin d’œil apaisé.
Belle soirée.

Après deux beaux rappel !

Après deux beaux rappel !

Cyrille Aimée

Le Rocher de Palmer

Jacques Schwarz-Bart & Omar Sosa « Creole Spirit » au Rocher de Palmer

Par Dom Imonk, photos Alain Pelletier

De g à d Omar Sosa, Jacques Schwarz-Bart et Moonlight Benjamen

De g à d Omar Sosa, Jacques Schwarz-Bart et Moonlight Benjamen

C’était Jeudi 17 mars. Une salle « 650 » presque comble accueillait un collectif mené par deux grands musiciens, frères d’esprit. L’un, le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart, originaire de Guadeloupe et l’autre, Omar Sosa, claviériste cubain. C’était la première française de leur nouveau projet « Creole Spirit », dont l’idée avait germé il y a quelques années, et fit ses premiers pas sur scène début 2015, lors d’une résidence en Guadeloupe. Les deux hommes sont depuis longtemps en communion, par une profonde  spiritualité créole, Jacques Schwarz-Bart marqué par le Vaudou haïtien, nourrissant son jazz multiple de musique gwoka, et Omar Sosa, animant le sien de rythmes afro-caribéens et d’une « world music » devenue universelle. La renommée des deux hommes a fait le tour du monde et le public les aime pour la paix et l’harmonie qu’ils lui apportent. Ainsi a-t-on pu voir le saxophoniste aux côtés notamment du bouillant Roy Hargrove’s RH Factor, alors qu’Omar Sosa a souvent pu offrir les vives couleurs de sa poésie aux subtils scintillements d’un Paolo Fresu, les deux par moment associés à Trilok Gurtu, magicien du pouls de la Terre. Ce soir, le blanc porté par les artistes illumine la scène du Rocher. Il y a aussi une sorte de tapisserie posée sur le sol, sa photo projetée en arrière-plan suggérant un gros cœur. On retrouve le blanc dans diverses bougies, dont l’une séparant deux calices emplis de rhum – dont seront plus tard dispersées quelques gouttes sur scène pour en nourrir le sol – l’un enveloppé du bleu de Yemaya, déesse maritime de la Santeria, et l’autre du rouge de Shango, divinité du tonnerre et de la foudre. Ce sont deux magnifiques chanteuses dansantes qui ont ouvert cette mystérieuse cérémonie : Moonlight Benjamen,  prêtresse du vaudou haïtien, au regard envoutant porté par une voix profonde et prenante, et la fille d’un réputé chanteur des Santerias, Martha Galarraga, qui a souvent partagé la scène avec Omar Sosa, et dont le verbe subtil parfume l’air avec finesse.

Martha Galarraga

Martha Galarraga

 

Claude Saturne

Claude Saturne

Leur chant, habité par l’esprit, et leur chorégraphie, chargée des signes du rite, accueillent à ravir deux redoutables percussionnistes : Claude Saturne, haïtien, qui joue de ses tambours avec une ferveur hypnotique, tissant de brûlants tapis pour danse et  transe sur fond de gwoka survolté, et Gustavo Ovalles, cubain, équilibriste percussif,  jouant de tout, mais en particulier d’un cajon équipé d’une pédale, ou de divers petits bouts de bambous, tapés sur une planche, un jeu fourmillant d’idées. Les voici alors rejoints par les deux maîtres de cérémonie, le blanc les vêt aussi, mais Omar avec cette exubérance poétique qui est sa marque. Dans cet univers foisonnant, les deux leaders sont proches. Ils se regardent, s’écoutent et se testent, avec une envie d’étincelles et de feu, souriant aux trouvailles et se touchant les mains au sortir de tel chorus ou de tel riche accord, en frères d’harmonie et cousins mélodistes. Jacques Schwarz-Bart est en peu de temps devenu l’un des maîtres du saxophone ténor, son jeu et ses envolées sont d’un lyrisme sans fard, dont l’élégance du feu révèle la beauté d’âme, à laquelle Omar Sosa ne pouvait qu’être sensible, la sienne l’étant tout autant. Les claviers du cubain sont toujours aussi inventifs et luxuriants, on l’observe, il bouge, guette son compagnon, et décèle les moindres interstices où il puisse déposer une note, un son, comme on met une jolie fleur à la boutonnière d’une chanson. Outre la spiritualité, l’énergie et l’union sacrée qui scelle ce groupe, la force de cette musique, c’est aussi la vie et l’alternance des climats qui la décrivent. On y vit fêtes et joies, on s’y recueille, intime et méditatif, alors que de plus fermes instants dénoncent malheurs et violences. En fusionnant Cuba et Haïti, dans ce qu’elles ont de plus sacré, ce jazz intense offre une voix nouvelle à la créolité. Standing ovation méritée pour ce très beau projet, et l’envie de les revoir très vite !

Merci à Valérie Chane-Tef du groupe Akoda pour ses aimables indications.

Jacques Schwarz-Bart

Omar Sosa

Le Rocher de Palmer

Erik Truffaz Quartet, Rocher de Palmer le 05/02/2016

Par Dom Imonk, photos Thierry Dubuc

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Cela fait un peu plus de vingt ans qu’Érik Truffaz enchante la planète avec une musique de rencontres, d’énergie et de cœur. En 1997 sort « Out of a dream » sur le prestigieux label Blue Note, suivi l’année suivante de « The Dawn », puis de « Bending new corners », deux disques qui le mettent carrément sur orbite. D’autres suivront, avec toujours une approche très personnelle, mêlant habilement world music, pop rock, drum & bass, electro et jazz. En décembre dernier, le trompettiste était déjà venu au Rocher, pour animer un stage de formation, suivi d’un concert « de restitution ». A la mi-janvier est sorti « Doni Doni », son tout nouvel opus sur Parlophone, qu’il est venu jouer ce vendredi, dans la salle « 1200 ». Si le disque voit la participation de Rokia Traoré sur quatre morceaux, et celle d’Oxmo Puccino sur le titre final, c’est en quartet que le groupe s’est présenté, devant un public nombreux de fans, plutôt jeunes et très enthousiastes. Erik Truffaz, c’est la classe, il est arrivé coiffé d’un petit chapeau presque « melon », son port un zeste british contraste avec le groove puissant qui commence déjà à marteler l’espace. Son jeu de trompette, ou de bugle, est toujours aussi beau, lyrique et intimiste à la fois. D’aucuns ont vu en lui un fils de Miles Davis, mais l’âme d’un Don Cherry s’échappe aussi parfois (« Doni doni part 2»). Quand il délaisse l’acoustique et électronise ses effets, son style se fait aérien et onirique, et on plonge alors dans un espace époustouflant de beauté, pas si éloigné du « quatrième monde » de Jon Hassell, illuminé par ses « possibles musiques ». Le groupe est impressionnant de cohésion et fait corps aux envolées du maître. Il nous présente Benoît Corboz (Piano, Fender Rhodes) comme un vieux complice depuis dix ans. On pourrait l’appeler le « mysterious traveller » tant son jeu de Rhodes rappelle, par le son et la virtuosité, celui du Zawinul de l’époque de l’album du même nom. Un hallucinant tourbillon de notes et un « je ne sais quoi » de vintage, du temps où tout se découvrait. Mais ses parties de piano acoustique sont également remarquables, et même jubilatoires, quand par exemple il s’est à un moment mis à pincer ses cordes, en mode « piano préparé », tout en continuant à jouer du clavier. La fondation rythmique d’un tel groupe est primordiale. A la basse, c’est Marcello Giuliani, un autre fidèle compagnon d’Erik Truffaz, qui a assuré des lignes d’un groove profond, alliant élégance, souplesse et fermeté, mais sans effets faciles. La découverte de la soirée c’est un jeune batteur d’à peine 26 ans, au jeu exceptionnel, Arthur Hnatek. Une frappe puissante, précise et inventive, un groove monstrueux, et vers la fin du concert, un solo d’anthologie à décorner mille bœufs ! C’est principalement « Doni doni » qui a été joué, avec quelques délicieux retours en arrière comme « The walk of the giant turtle » et « Istanbul tango ». La musique a filé, naturelle et enveloppante. On s’est laissé entraîner par ces rythmes du monde, dans lesquels battait un peu le cœur du Miles des années 80/90, et même celui du Syndicate de notre bon Joe. Erik Truffaz est un conteur passionné, aimable et généreux. Beaucoup d’humanité ressort de sa musique et son groupe, l’un des meilleurs qui soient, est en totale symbiose avec lui. Un concert magique, donnant l’impression d’être transporté par un tapis volant dont on ne veut plus redescendre !

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Erik Truffaz

Le Rocher de Palmer

Snawt/Fred Wesley & The New JB’s Rocher de Palmer 12/11/2015

Par Dom Imonk – Photos Philippe Desmond

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Quand l’hiver approche, une chaude soirée funky, ça ne se refuse pas, alors « Let’s Snawt tonight ! », c’est « Snawt » qui nous y invite, un collectif bourré de talent, qui tourne beaucoup et attire de plus en plus de fans, la preuve, ce soir c’est plein. Révélation du Tremplin Action Jazz 2015, on avait déjà pu juger de leurs qualités, et ils progressent diablement. La route les forge et nourrit cette soul-funk légèrement enjazzée. On les sent très pro. Ils construisent un spectacle percutant, avec une chorégraphie sobre et bien en place, qui taquine avec humour des compositions très pêchues. Leur groove envahit la scène et tout s’anime avec une précision qui fait un peu penser aux maîtres d’outre-Atlantique. Le public répond au doigt et à l’œil aux invitations à danser et à chanter de Pauline Pou, jolie voix soul ; dont le ton sait se durcir, pour se faire mieux entendre des quatre « boys » turbulents. Julien Deforges pourfend l’espace de jets brûlants de sax, un peu dans l’esprit d’un David Sanborn, il bouge beaucoup et finira même le set en short et bretelles roses, posture fun irrésistible, façon Funkadelic. Yann Lefer se met en quatre, il est partout et sa belle guitare électrise à merveille ce funk, surtout lors de superbes chorus, on en aurait voulu plus ! Enfin, un pacte de plomb est formé en arrière-boutique, par deux fondus de rythme qui charpentent le pouls Snawt : Alexandre Castera, dont le drive costaud fricote allègrement avec les lignes de basse bombées de Goog Deschanel. Ce soir, ils se sont vraiment donnés à fond pour chauffer la place à leur héro, Snawt was in the place, ça on peut le dire !

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Snawt

Après un break pas très long, léger frémissement dans la salle, Fred Wesley arrive à pas feutrés, comme un prince, suivi de The New JB’s. Ça coupe toujours le souffle de voir là, devant soi, l’un des papes du funk « in person ». Avec ses amis Maceo Parker et Pee Wee Ellis, il fait partie des mythiques « JB Boys » du Godfather James Brown, dont il fut longtemps le directeur musical. Il partage aussi avec eux d’autres expériences, notamment avec George Clinton. Et ça va se sentir tout au long du concert. Un funk historique, agile et puissant, générant un groove torride, d’une précision qui nous terrasse dès les premières notes. Massés devant la scène, les gamins de la classe de jazz de Monségur n’en croient pas leurs oreilles, mais ne se laissent pas impressionner pour autant. Fred Wesley les a remarqués d’entrée, s’étonnant qu’ils ne soient pas encore au lit à cette heure, et, attendri, leur parle avec curiosité et humour. Ils adorent ! Le spectacle est donc aussi dans la salle, les petiots se trémoussent, ça bouge beaucoup derrière, il fait chaud, c’est funky quoi. Mais il y a du jazz là-dedans. C’est ça la marque de Fred Wesley, qui étudia d’abord le classique, puis le trombone. On sent ces influences très nettes dans son jeu riche, ses traits rigoureux, ses arrangements mais aussi dans le choix de ses musiciens qui semblent échappés de quelque big band. Des soufflants chauds bouillants avec Gary Winters, tranchant comme un glaive à la trompette et au buggle et Ernie Fields Jr. très classe au saxe et à la flute, et ce délicieux jeu vintage. Ajoutons les capiteuses parties de clavier de Peter Madsen et la guitare funky/bluesy à souhait de Joel Johnson. Enfin, pour finir de nous plomber, Bruce Cox (batterie) et Dwayne Dolphin (basse) ont été impressionnants de groove, mais il fallait ça pour propulser un tel groupe. Bref, une soirée de folie, dont on n’est pas encore redescendu. En prime, Fred Wesley signait des autographes à la sortie du concert et échangeait avec ses fans. 72 ans, pas sommeil du tout, adorable homme, frais comme un gardon. Quelle leçon de vie ! Big respect Mr Wesley, on vous aime et vous nous manquez déjà !

Par Dom Imonk – Photos Philippe Desmond

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Fred Wesley

 

« Feathers » (les plumes) Neiges et cendres …

Par Annie Robert, photos : Thierry Dubuc

Thomas Enhco

Thomas Enhco

 

 Rocher de Palmer  10/11/2015

« Feathers » (les plumes)   Neiges et cendres…

Il y a des chroniques faciles à faire : le concert était splendide, déconcertant, ou revigorant : on en ressort tout repeint de l’intérieur. Pas de soucis, les mots se précipitent en masse, frétillants et joyeux, il suffit de trier et d’arranger un peu pour faire joli. Et hop !
Il y a des chroniques faciles à ne pas faire : on se retrouve après le concert, chafouin, colère ou déçu (ça arrive…) Et là, c’est encore plus simple. L’abstention est de rigueur. D’abord par respect pour les artistes car même si on n’a pas aimé la prestation, il y a du travail et du talent forcément, ensuite parce que les mots se dérobent et qu’on n’arrive pas à saisir la queue d’une voyelle…
Et puis il y a, comme ce soir, pour le concert de piano solo de Thomas Enhco,  les chroniques moins faciles à faire. Pas totalement convaincue, mais pas entièrement hostile, pas vraiment ennuyée, mais pas tout à fait ravie, mi-figue mi- raisin, mi-yin mi- yang…..

Thomas Enhco est un jeune homme doué, très doué. Tombé dans la marmite de potion magique dès l’enfance, fils de cantatrice, petit-fils de chef d’orchestre, beau-fils d’un violoniste de jazz incontournable (je vous  passe les cousins et autres grands-parents), les fées se sont penchées sur son berceau et elles ont été généreuses.
Je l’avais découvert, très jeune aux 24 h du swing de Monségur, en compagnie de son frère ( brillant trompettiste !). Sa virtuosité était déjà fantastique et sa technique sans faille. La fougue et la jeunesse laissaient présager de belles promesses  pianistiques même si le propos tournait parfois un peu à vide. Rien ne pressait.
Je l’ai retrouvé l’an dernier avec « Moutin Réunion », et j’ai été ravie de découvrir  un trublion actif, un zébulon véloce, toujours aussi virtuose. Il faut dire que la folie musicale des frères Moutin  est contagieuse, capable de tout et qu’il y avait trouvé sa place !!

Ce soir, à 27 ans, il s’attaque au piano solo, exercice difficile, exigeant et qui ne pardonne pas grand-chose: moment d’échange, de symbiose avec l’instrument, moment d’expression profonde et  de catharsis. Le concert est alimenté en partie par son dernier disque « Feathers » (les plumes) qui distille certaines étapes d’une histoire d’amour achevée mais aussi par des reprises de quelques standards : un «  It ain’t necessarily so » de belle facture et une « javanaise » de Gainsbourg impromptue, plus attendue. Le jeune homme déploie dans ses compositions une  légèreté aérienne, un sens du bel accord, des atmosphères impressionnistes ou tirant vers Schumann. Cela sent la dentelle de notes, les parapluies de Cherbourg romantiques, les fantômes oubliés, et les voyages ; avec constamment un sens aigu de la mélodie très largement inspiré de l’univers de la musique classique.
C’est beau, travaillé, délicat.

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Et pourtant. On se plairait à l’imaginer plus insolent, plus impertinent; plus solaire et moins liquide, plus agressif et moins consensuel. Sans doute est-ce son état d’esprit du moment ou bien son univers personnel qui est ainsi mais on aurait aimé voir se profiler un peu plus les écailles rouges-cendres du démon et ses pieds fourchus et un peu moins les ailes neigeuses de l’ange; un peu de goudron avec les plumes, un peu de crasse musicale. Ça aurait fait moins « joli » mais diablement plus excitant. Durant tout le concert, il m’a manqué quelque chose sans que je puisse identifier quoi…mi neige mi cendres.
Mais comme le  public est ressorti ravi et heureux, je me dis que c‘était sans doute moi qui, hier soir, n’étais pas dans l’état d’esprit de recevoir tant de romantisme et de nostalgie, tant d’équilibre et de sagesse.
J’étais sans doute de mauvais poil …  oh, pardon de mauvaise plume … !

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Lennon revisité par Rantala

 

Iiro Rantala : Tribute to John Lennon au Rocher

par Philippe Desmond, photos Alain Pelletier

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Il en est des hommages comme pour beaucoup d’autres choses – les chroniques de concert notamment – il y en a de réussis mais aussi de ratés, de fades, de trop clinquants, de faux, d’artificiels, d’intéressés… Ce soir un Tribute to John Lennon nous attend au Rocher, par Iiro Rantala, un pianiste, de jazz qui plus est, seul, et Finlandais par-dessus le marché.

On prend le risque, ça va le concert est à 5€ et un verre – ou plus – de vin sera servi à la fin. En effet le principe des concerts en soirée à 19h30 parrainés par le négociant en vins Diva, abandonné l’an dernier, reprend cette année. Ces concerts avaient à de nombreuses reprises été l’occasion de découvrir des artistes merveilleux, peu médiatisés ou pas encore, comme notamment un certain Gregory Porter en juin 2012… Iiro  (avec 2 i) Rantala était lui venu en décembre 2013 pour un concert qui faisait le pont entre la musique classique et le jazz et nous avions découvert un grand pianiste. Le risque ce soir est donc calculé.

Le piano à queue de chez Steinway & Sons – qui mériterait d’être un peu briqué – sera le seul décor, la musique fera le reste. En bon Finlandais un solide gaillard blond arrive sur scène, vêtu d’un T-shirt vintage hippie, bleu délavé, époque fin Beatles.

Annonce des deux premiers titres dans cet Anglais typique des scandinaves, clair et aux « r » bien roulés, « Because » et « Watching the Wheels ». Heureusement car l’identification du premier titre est longue à apparaître annonçant la nature du concert, des interprétations et des arrangements personnels autour de l’œuvre de Lennon. Et c’est là que va se situer la prouesse, car au final aucun titre ne sera trahi, aucune mélodie ne sera oubliée, mais tout sera réassemblé avec la patte jazz – et classique –du pianiste. Une approche personnelle mais respectueuse de l’œuvre originale.

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Des accents jazz certes mais aussi parfois Gershwiniens, ou des reflets de Satie ou de Stravinsky. Du ragtime comme l’intro de « Help » titre qui va alterner entre violence et délicatesse, une version bouleversante de « Imagine » présentée avec modestie, une reprise enjouée de « Norvegian Woods » ou cette interprétation passionnée de « Woman » ; à ce propos Iiro raconte qu’elle avait été écrite pour Yoko Ono au retour de John auprès d’elle après sept mois de  fêtes à Los Angeles… La beauté de la chanson aurait ainsi sauvé John de la disgrâce !

Puis « Just Like Starting Over » avec une rythmique main gauche redoutable, une jolie ballade jazz pour « In my Life » aux accents de Bach, une version pessimiste finissant de façon optimiste – dixit Iiro – de « Happy Christmas » et enfin «un « Working Class hero » d’outre-tombe, lugubre à souhait le piano préparé avec des serviettes dans les basses et médium, sa carte d’embarquement Air France calée dans les cordes aigues !

Attention on ne parle pas d’une quelconque performance déjantée de musique concrète ou pire mais d’un grand pianiste, un virtuose absolument fusionnel avec son instrument, en maîtrisant toutes les nuances et faisant passer des émotions intenses ; le Salon de Musiques lui a fait une ovation et a eu droit à un rappel introduit par un bout de « Marseillaise » – vous avez deviné le titre qui va arriver – vite remplacée par quelques mesures du « God Save the Queen » et donc enchainée par « All You Need is Love » repris, à la demande de l’artiste, par le public joyeux.

Le courant est passé entre le pianiste et l’assistance grâce à ses enchaînements expliqués avec gentillesse et précision. Cette même gentillesse qu’il aura lors des dédicaces de son album « My Working Class Hero » qui vient de sortir chez la belle maison de disques ACT. Tout ça autour d’un verre – ou plus – de Montes, un excellent vin rouge chilien. Et oui il fallait venir !

Et donc ce soir c’était un hommage plein d’émotion très réussi certes mais surtout une œuvre personnelle autour de la musique intemporelle de John Lennon ; superbe !