Projet Karmarama de Mark Brenner au Rocher « Another World »

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

Le Rocher de Palmer, vendredi 30 septembre 2016.

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Les frontières sont des inventions humaines, elles facilitent parfois les choses et souvent les compliquent, l’histoire en témoigne. En musique on parle plutôt d’étiquettes ou de chapelles certains esprits étroits s’abritant à l’intérieur de ces limites simplistes. Chez Action Jazz ce n’est pas le genre de la maison. La preuve ce soir nous allons écouter un groupe de pop – une étiquette me direz-vous – mais aux multiples facettes, des Beatles à la musique raga indienne et, rassurez vous les puristes, en passant par le jazz. De la musique en fait.

Mark Brenner, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un artiste, un vrai. Cet Anglais, girondin depuis vingt ans est multi instrumentiste (basse, guitare, ukulélé, sitar, batterie…) et aussi auteur compositeur. A son actif déjà sept albums, plutôt donc dans le genre pop. La pop il adore ça, mais attention pas n’importe laquelle, il en a certes fait son fond de commerce – je force volontairement le trait avec cette vilaine expression – car un artiste pour créer ça doit vivre, mais aussi sa marque de fabrique. Avec ses acolytes Thomas Drouart (claviers) et Antony Breyer (batterie) ils forment le meilleur groupe de reprises – ou covers ça fait plus chic – de la région. Ils sont capables de mettre le feu à la plus coincée des soirées, de faire dégoupiller une assemblée de notaires, ou de faire partir en vrille un camping de la côte en plein été. Beaucoup ne les connaissent que dans ce registre là. Certains, plus curieux, ont exploré d’autres facettes, celles de la création notamment, malheureusement moins vendeuses. Et pourtant…

Ce soir au Rocher de Palmer c’est donc la sortie officielle de l’album « Another World » entièrement écrit et composé par Mark, à un titre près d’Anoushka Shankar. En plus du trio de base, des invités, présents sur l’album ou non, sont annoncés : Shekinah Rodz chanteuse, saxophoniste alto, flûtiste, percussionniste (pas ce soir) un talent pur, plutôt estampillée jazz notamment avec son propre quintet déjà chroniqué sur ce blog, Jean-Christophe Jacques remarquable aux sax soprano et ténor, un pur produit de la scène jazz et jazz fusion (Post Image chroniqué aussi dans ce blog) les deux intervenant sur l’album et Emmanuel Lefèvre, que je découvre aux claviers et samples. Invité de dernière minute, le reconnu joueur de tabla Matthias Labbé qui accompagne de temps en temps le groupe por des concerts aux arrangements indiens (voir chronique du 28 mai 2016). Pour ce projet le groupe s’avance sous le nom Karmarama.

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On sait que les musiciens ont beaucoup préparé ce concert, c’est la première fois qu’ils lancent un album ainsi, espérant que le public répondra présent dans ce lieu magnifique qu’est le Rocher. Plus que présent le public, la salle est bondée. Les amis – ils en ont beaucoup – sont là, d’autres vont les découvrir.

La scène est couverte d’instruments, simplement mais joliment décorée, la première impression est bonne ; la première impression est la bonne. Les musiciens arrivent un par un, ajoutant leur touche musicale à cette intro un peu Floydienne initiée par le clavier d’Emmanuel Lefèvre. Le premier titre de l’album se profile « Technicolor » une ballade sur laquelle Shekinah va nous enchanter de sa voix et de sa flûte, et commencer son festival de la soirée ; elle va nous éblouir.

Mark et ses compères ont déjà joué dans toutes les situations, dans les bars, les soirées privées, sur la plage, récemment sur la fan zone de l’Euro 2016 en vedettes le soir de la finale devant des milliers de personnes ou encore en première partie de Francis Cabrel cet été à Arcachon et là pourtant on les sent tendus, très concentrés. Ils misent beaucoup sur ce concert et ont énormément bossé ; encore plus que d’habitude car ces gens là ont certes du talent mais surtout ils travaillent, répètent souvent. Reprises ou créations ils respectent le public tout simplement.

Mark adore les Beatles et les arrangements de « Human », rehaussés des violoncelles numériques de Thomas Drouart, nous le confirment, Eleanor Rigby n’est pas loin ; il revendique cette influence qu’il n’utilise pas comme un procédé mais qui fait partie de ses gênes. Il plaque sur cette jolie mélodie un texte à la fois nostalgique et humaniste. Les voix en harmonie, celle de Shekinah notamment sont impeccables, le tabla discret de Matthias ajoutant une touche délicate et colorée.

Ayant la chance de connaître l’album – superbement écrit et produit – depuis plusieurs semaines je le redécouvre, je le vois se développer comme dans la magnifique version du titre phare « Another World » dans lequel surgit Jean-Christophe Jacques pour un chorus improvisé de sax ténor encore plus riche que dans la version studio ; la magie du live. Allez, une étiquette jazz approved sur ce titre.

Tous les titres de l’album vont être égrainés mais surtout magnifiés, le concert partant franchement vers l’Inde à la fin. Cette musique, qui apporte ses arrangements et ses accords particuliers, pas mal d’autres l’ont intégrée, les Beatles bien sûr mais aussi John McLaughlin et Shakti ou encore Didier Lockwood avec Raghunath Manet ; la chance de tous les avoir vus… sauf les premiers.

Shekinah Rodz je l’ai dit, va nous éblouir, au chant, à la flûte, au sax alto. Il paraît que depuis quelques jours elle ne tenait plus en place et ce soir cette énergie s’est libérée pour nous, une chance.

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Son confrère saxophoniste Jean-Christophe Jacques n’est pas en reste, son duo au soprano avec Mark sur « Rewind the Life » est sublime de finesse ; c’est beau et émouvant.

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Emmanuel Lefèvre va apporter une touche électro avec ses samples et ses machines tissant des nappes harmoniques planantes. Matthias Labbé assis en tailleur, au tabla et au ghatam, va distiller ses sons épicés  ; « Il a un cerveau au bout de chaque doigt » souligne quelqu’un, belle formule.

Quant aux titulaires du groupe ils vont eux aussi nous épater nous qui croyions les connaître par cœur. Antony Breyer surplombe ses collègues sur sa toute nouvelle Yamaha bleue – comme la note – une vraie bête de course qu’il prend un réel plaisir à piloter ; breaks en place, variété des rythmes, quel travail. Thomas Drouart n’en menait pas large en arrivant, comme toujours, et on va le voir se détendre, toujours impeccable dans ses interventions aux multiples facettes ; à la rythmique de basse il est monstrueux.

Quant au boss, vêtu d’un sherwani blanc, s’il commence avec sa basse fétiche, il va vite passer à la guitare acoustique alternant avec le sitar qu’il maîtrise parfaitement. Son duo avec Matthias au tabla, arrivé tout en douceur on ne sait comment à la fin d’un titre, va subjuguer l’assistance et lancer le morceau de bravoure du concert « Paschim Vihar (I’m in love with sound) » un raga-électro-funk d’une autre planète, couronnement de la soirée.

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Surprise lors des rappels avec l’arrivée sur scène d’une danseuse de Baratha Natyam, cette danse classique sacrée de l’Inde, si gracieuse et expressive ; superbe Géraldine Nalini.

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Une soirée merveilleuse dans différents univers et que nous ne souhaitons pas sans lendemain ; producteurs, organisateurs de festivals ne laissez pas passer une telle qualité musicale. A l’heure où les festivals de jazz s’ouvrent à d’autres musiques profitez-en !

Dehors il pleut, fini l’été indien, mais ce que la vie peut être belle !

http://www.mark-brenner.com/

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Al Jarreau au Rocher

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Le marchand de bonheur

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc

Quand on va voir un monstre sacré – revoir pour moi, c’était en 1983 à la Patinoire – c’est toujours avec une certaine inquiétude, celle d’être déçu, de briser le rêve. La crainte est ici attisée par le fait que depuis quatre ans Al Jarreau a souvent annulé des concerts, pour des ennuis respiratoires, une pneumonie notamment qui a nécessité son hospitalisation dans un état critique. Il aurait même perdu sa voix, son instrument magique. Mais, bonne nouvelle, il a sorti un disque récemment « My old Friend » en hommage à George Duke disparu en 2013 et il entame une tournée européenne alors qu’il est sous traitement médical.

Le voilà donc arrivant sur scène, marchant difficilement avec une grande canne, s’appuyant aussitôt sur un tabouret devant la scène. Il a désormais 75 ans et ses ennuis de santé ne l’ont pas épargné physiquement. Mais ce visage, ces yeux, ce sourire ils sont eux intacts, quelques mots en français « Bonsoir Bordeaux », « le vin rouge ! », « amusez-vous bien ! » et la salle est déjà sous le charme. « Mornin’ » me semble-t-il pour commencer (le concert a été un tel tourbillon que je ne sais plus) et c’est le miracle, la voix est là quasi intacte !

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Cinq musiciens l’entourent, trois jeunes à la guitare – grosse guitare – à la basse – grosse basse – et à la batterie – grosse batterie- et deux plus chevronnés, chacun aux claviers,  l’un jouant aussi des sax le second de la flûte. Ce second c’est Larry Williams qui, c’est bien simple, a joué avec le monde entier : Michaël Jackson, Paul McCartney, Prince, Elton John, Barbara Streisand, Aretha Franklin, Eric Clapton, Ray Charles, Chaka Khan, Herbie Hancock, Chic Corea, Rod Stewart, Simply Red, Joni Mitchell, Sinatra… Une référence.

Il faut bien ça car Al Jarreau va leur jouer des tours à ses musiciens et tout au long du concert. Certes tous ses grands tubes vont y passer à la grande joie de tous, « Boogie Down », «  Roof Garden », sa version de « Take five » entremêlée du « Blue rondo a la Turk » et bien d’autres mais sa façon de les lancer par des scats parfois insolites pour les musiciens – il suffit de regarder le visage interrogatif de Larry Williams – va quelquefois mettre la pagaille ; l’un va même les mener dans une impasse à l’hilarité générale !

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Il va en plus improviser ; demandant le prénom d’une femme dans les premiers rangs il finit par comprendre Valentine et devinez quoi improvise une version de « My funny Valentine » à capella pleine d’émotion. Sa voisine prénommée Magali aura droit elle à une improvisation sur le prénom… Margarita, cette fois avec l’aide des musiciens. Mais la salle est conquise, Al a une réelle emprise sur le public, une emprise faite de sympathie, d’humour, de simplicité ; il ne triche pas on le sent. Autour de moi je ne vois que des visages souriants, les gens sont heureux, c’est un marchand de bonheur.

Le spectacle est annoncé comme un hommage à George Duke son compagnon musical dès 1965, « My Old Friend » et des titres composés par Duke et qui figurent sur le dernier album vont ainsi s’enchaîner. On sent une réelle amitié dans ses propos. Plusieurs amies, au moins quatre, me diront qu’elles ont eu souvent les larmes aux yeux ou quasiment pleuré. Des larmes de bonheur.

Globalement ça groove mais ça groove, et cette voix tantôt profonde tantôt  de tête, pleine d’émotion, de variations, quel régal. Près de deux heures de concert et un « Summertime » très blues en rappel. C’est déjà fini. Oubliée l’inquiétude initiale on vient de vivre un très beau concert.

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En plus le Rocher c’est vraiment un endroit sympa, l’organisation a eu la bonne idée de monter un bar dehors – au pied du restaurant Ze Rock – accessible directement depuis le hall de la 1200. La douceur de la soirée va ainsi avec quelques amis nous permettre de prolonger un si bon moment autour d’un ou plusieurs verres.

Merci Monsieur Al Jarreau ; merci aussi Monsieur Patrick Duval.

Billy Cobham au Rocher

par Philippe Desmond

Rocher de Palmer ; 9 avril 2015

 

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39 ans ! Et oui 39 ans ont passé depuis la première fois où j’ai vu Billy Cobham en concert. C’était l’été 1976 dans les arènes de Bayonne. Il ouvrait la soirée avec George Duke ; quatre autres groupes enchaînaient : Herbie Hancock & the Headhunters, John McLaughlin et Shakti, Larry Coryell et enfin Weather Report ! 40 francs, j’ai encore le billet et justement un des objectifs de la soirée de ce jeudi au Rocher est de le faire dédicacer par Monsieur William. A l’époque « Spectrum » son premier album désormais légendaire était déjà sorti depuis près de trois ans…

Il était donc là hier soir pour jouer son dernier album « Tales from the Skeleton Coast » un hommage à ses racines ancestrales namibiennes. Né panaméen et arrivé très jeune aux USA, atteignant les 70 ans il se penche ainsi sur ses lointaines origines. Une musique certes influencée par l’Afrique – c’est à la mode car Marcus Miller, la semaine prochaine au Rocher, vient de faire la même chose sur son dernier album – mais dont sa culture musicale américaine et internationale est omniprésente.

Musique très écrite, complexe, pas funky, pas très groovy où la batterie est bien sûr centrale mais très marquée par les deux claviers, notamment du synthé – peut-être trop – qui ramène aux années où l’on ne parlait pas encore de jazz fusion mais de jazz rock.

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Aux claviers, côté jardin le jeune Steve Hamilton très sobre, côté cour la sensationnelle Camélia Ben Naceur son énergie et son talent. Un bonheur à regarder et à entendre. A la – grosse – basse cinq cordes, sous son chapeau l’Anglais Michael Mondesir. A la guitare, presque le régional de l’étape, le Luzien Jean-Marie Ecay, remarquable ; en plus de ses chorus électriques très punchy il va avec le même instrument nous régaler d’un solo de guitare acoustique (!) plein de délicatesse.

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Au-dessus de tout ce beau monde le patron, presque caché comme toujours, derrière un arc de cercle interminable de toms et de cymbales. Allez voir sur son site le cahier des charges du matériel pour ses concerts il est impressionnant. Le tout est de savoir s’en servir. Il sait toujours le faire, de cette rythmique caractéristique soutenue roulant sur ses deux grosses caisses, mais désormais moins tapageuse, remplie de finesse et de précision. Un régal pour les yeux et les oreilles. Un Maître.

Au quatrième morceau justement un long solo de batterie démarre, pas du tout violent, ce n’est pas l’orage qui arrive mais seulement un léger nuage, le « Stratus » que tout le monde attendait ! Indémodable.

Retour au dernier album, un groove retrouvé, final, public debout, on sent le groupe heureux, aussi heureux que la salle. Mais on ne peut pas se quitter comme ça. « Red Baron » réclament certains, le voilà donc et plus écarlate que jamais même. Camélia se libère de ses partitions et nous livre un chorus extraordinaire malgré son doigt blessé qu’elle nous montrera plus tard.

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C’est fini, le temps de s’extraire de la 650 et Mister Cobham attend son monde dans le hall derrière une pile de disques qui vont s’arracher. Une fenêtre de tir, j’en profite et me rue sur lui avec mon billet historique ; lui ne s’en souvient pas bien sûr, il en a tant donné de concerts. Bayonne ? Where is it, in Spain ? Ça y est j’ai son gribouillis sur mon bout de papier jaune fané, j’ai 21 ans…

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Camilla Ben Naceur et Jean-Marie Ecay  arrivent, retrouvent plein d’amis, bavardent. Billy était content du concert nous dit-elle, on la sent presque rassurée…

Rentrer chez soi comme ça, pas possible. Direction le Tunnel où Roger Biwandu, Nolwenn Leizour et Francis Fontès accueillent en guest la talentueuse polyvalente Shekinah Gatto au chant, à la flûte et au sax alto. La cave est bondée à la fin du premier set, ça fait plaisir. Tiens tiens de la visite – on s’en doutait un peu  – voilà la Marmotte et le Surfeur, ils viennent écouter leurs amis et collègues. Sir William lui est allé se coucher il était cuit. C’est ça aussi le jazz, une certaine simplicité de gens qui sont pourtant bourrés de talent.

Au fait une petite indiscrétion, nos deux invités surprises seront présents cet été à Jazz ô Lac, sur scène…

Philippe Desmond ; Photos : Thierry Dubuc, PhD (billet)