Du pain et du jazz

par Philippe Desmond.

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Allez donc trouver une boulangerie un dimanche soir au mois d’août à Bordeaux ! Allez donc trouver un concert de jazz aussi ! Encore que le Molly Malone’s ait repris ses sessions de fin d’après-midi, je viens d’y passer un moment avec les Sophisticated Ladies déjà chroniquées sur ce blog.

Et bien à Action Jazz on a trouvé ! Un concert de jazz dans la boulangerie-pâtisserie Pomponette, rue Répond. Et si nous n’avons vu ni la chatte ni la femme du boulanger c’est avec plaisir que nous avons retrouvé la chanteuse Marie Carrié invitée par le trio du pianiste Jean-Marc Montaut. Yann Pénichou à la guitare et Nolwenn Leizour à la contrebasse ; curieusement personne aux baguettes… Jean-Marc habite le quartier et avec Guillaume son boulanger ils ont eu l’idée de créer cet événement dans ce lieu inhabituel pour un concert. Un lieu où les pains ne sont pas des fausses notes et où les fours créent des succès.

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Quand j’arrive le public est déjà sous le charme de Marie Carrié, la peau dorée comme un croissant, et toujours aussi juste au chant. Ce public pour la plupart il vient du voisinage. Sur la vitrine l’affiche du concert précisait d’ailleurs d’amener de quoi s’asseoir et certains y ont pensé ; tabourets et carrément les chaises du salon pour un petit groupe.

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Des passants, à pied ou à vélo, font une halte musicale qui pour beaucoup va s’avérer aussi gourmande. La boulangerie est en effet ouverte, du salé, du sucré et même quelques bulles bien fraîches servies dans des flûtes, en verre celle-ci.

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La scène est assez insolite que de voir une bonne trentaine de personnes, le visage souriant, visiblement heureuses, s’approprier ce coin de trottoir pour s’y inventer un moment de bonheur impromptu.Car en plus la qualité musicale est là. Si nous nous connaissons les musiciens et leur valeur, ce n’est pas le cas de la plupart des gens qui s’étonnent même de se voir offrir un tel récital.

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Un répertoire de standards bien sûr, très facile d’accès, allant d’Antonio Carlos Jobim à Duke Ellington en passant par Franck Sinatra. Jean-Marc Montaut au piano – électrique, pas à gaz – et Yann Pénichou à la guitare dialoguent ainsi avec Marie, Jean-Marc agrémentant parfois joliment son jeu en sifflant. Nolwenn appelée à la rescousse à peine une heure avent le concert, suite à un empêchement de Laurent Vanhée, fait plus qu’assurer et elle est ravie de cette nouvelle expérience.

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Le jour décroissant, c’est au light-show tricolore des feux de circulation que le concert se colore. Les gens sont restés, d’autres sont arrivés attirés par la musique, la soirée est encore chaude, adoucie par la musique. Un très joli moment, du pain béni.


		
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Didier Ballan Jazz Ensemble, Chez Alriq Bordeaux 16/08/16

Par Dom Imonk, photos Irène Piarou

Didier Ballan Jazz Ensemble

Didier Ballan Jazz Ensemble

Partir, larguer les amarres, c’est un peu ce que propose la guinguette Chez Alriq, car l’eau qui lui chatouille les pieds, vaste comme une mer, en fait un port, une escale. On y embarque sans se faire prier, à la découverte de nouveaux paysages sonores, et ce soir, c’est le bateau du Didier Ballan Jazz Ensemble qui nous accueillait pour revivre son projet Japam, dont l’esprit colle parfaitement au lieu. Peu avant le concert, Didier Ballan nous parlait de l’Inde, pays vénéré, qu’il visita plusieurs fois, avec son épouse Christiane, cinéaste. Il évoquait la remontée du Gange jusqu’à sa source, parcours spirituel, sur des flots chargés d’histoire et de signes. Marqué par une telle aventure, l’un de ses projets est de filer ainsi sur la Garonne, pour atteindre son berceau, dans les Pyrénées espagnoles. Et qui sait, peut-être lui dédiera-t-il une composition. La présence de ce fleuve tout proche est source de sérénité, et ce magnétisme aquatique rend les gens heureux et curieux. De semblables flux traversent la musique de l’Ensemble. Le concert a délivré un message de paix, susurré dès l’ouverture, sur fond de bourdon joué par Didier Ballan à l’harmonium indien, par l’excellente Emilie Calmé (flûte, bansuri) jouant une douce introduction à Japam, hymne de vie, dont le thème qu’on n’oublie plus est une respiration. Tout est calme et s’accélère soudain d’une fièvre collective où Didier Ballan, passé au piano, et Emilie Calmé sont vite encerclés par les rythmes et les sons capiteux d’une troupe bien soudée. On retrouve la patte de Nolwenn Leizour (contrebasse), un jeu stylé, profond et précis, limite « vitousien » par moment, alors que Jéricho Ballan (batterie) s’affirme de jour en jour en s’envolant de plus en plus haut, tel un Peter Pan des baguettes. Ce soir à ses côtés Ersoy Kazimov (derbouka, bendir), l’associé idéal, subtil mais enflammé jongleur de peaux, carrément en état de grâce. Un chorus de guitare incendiaire d’un Christophe Maroye en grande forme, a conclu cette consistante mise en bouche.

Nolwenn Leizour & Émilie Calmé

Nolwenn Leizour & Émilie Calmé

Ersoy Kazimov

Ersoy Kazimov

Christophe Maroye

Christophe Maroye

Le groupe fait corps et les morceaux se bonifient avec le temps. Ainsi « Amour » nous téléporte dans un paradis de douceur où quiétude et sérénité sont inspirées par une flûte fluide et onirique. « Jeru’s Dance », hommage calme et ensoleillé de Didier le père à son fils Jéricho, rondement mené, met tout le monde en valeur, et en prime un chorus tout en finesse du jeune batteur. Le premier set se termine déjà, avec un somptueux « Massala Café », méditatif au début, puis gagné par le rythme et un peu de mélancolie, lézardée d’une guitare torturée.

Jéricho Ballan

Jéricho Ballan

Le deuxième set démarre très fort par « Kaos », une sorte de heavy rock mutant, torride et crépusculaire, mené par un riff de guitare hallucinant. La batterie n’a rien à envier à celle d’un Bonzo et la basse pilonne. Le binaire est roi, tout le monde s’affaire à la fusion de ce métal et le piano du chef est l’oiseau qui survole la cité en flamme. Au final, comme une rédemption, le guitariste roi pourfendra les fumées d’un éclair ferraillant. Après la tempête, l’accalmie avec « Doute », l’un des grands thèmes du projet, l’impression qu’on est en apesanteur dans un éther bleu pacifique. Piano, flûte, harmonies de guitare et pouls rythmique apaisé, tout respire une beauté, transmise aux délicieux « Madhavi » et « Cerise » qui referment ce set. Le public jubile et en veut plus, alors voilà le rappel.  » La surfeuse des sables « , titre qui démarre en mode bluesy et se mue bien vite en un groove irrésistible, guidé par la flûte très seventies d’Émilie Calmé, qui mène un bal où tout le monde prend de monstrueux chorus. Un vrai feu d’artifice qui clôt une magnifique soirée que l’on souhaite revoir bien vite. Le bateau s’est transformé en un immense tapis volant qui nous emmène tous, au loin, très loin, nous ne sommes pas prêts d’en redescendre !

Didier Ballan

Didier Ballan

http://www.didierballan.com/

http://www.laguinguettechezalriq.com/

Loïc Cavadore trio invite Sonia Nédelec ; du travail d’artistes

Par Philippe Desmond, photos Alain Pelletier.

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Les « Jeudis du Jazz » pour leur septième saison sont devenus un rendez-vous apprécié dans le Créonnais et au-delà. On parlerait presque d’habitude les concernant. Justement ces habitudes elles ne doivent pas s’installer dans le monde culturel et musical en particulier. Le programme de ce soir va être la parfaite illustration de ce qu’est un vrai travail d’artistes, avec ses prises de risques et ses mises en danger, loin d’une routine facile mais ennuyeuse à la longue.
Loïc Cavadore a eu carte blanche pour ce concert ; il a même eu page blanche ; il lui a été proposé une création pour l’occasion. La voie qu’il a choisie, celle de reprises de morceaux et chansons connus peut ainsi paraître hors sujet, la réalité est toute autre, il s’agit bien d’une vraie création de jazz, d’un spectacle complet et cohérent. Mais cela personne ne le sait avant le concert, ça va être la surprise.
Le public est un peu plus lent à arriver que d’ordinaire – mais il sera là – ce qui permet de déguster tranquillement le vin du jour du château Couteau ; un fait exprès pour cette soirée qui va couper les habitudes ? Assiettes de tapas, pâtisseries préparés par les bénévoles de Larural tout est là pour passer une bonne soirée.
Loïc Cavadore s’installe au piano, Nolwenn Leizour à la contrebasse et Simon Pourbaix à la batterie ; Sonia Nédelec l’invitée du trio les rejoint très élégante dans sa drôle de robe en corolle.

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L’intro de Simon aux mailloches ne permet pas de deviner le premier titre qui va au fil du phrasé de Sonia se laisser découvrir ; oui nous entendons bien « I’m Only Sleeping » des Beatles mais déjà le ton est donné, ce n’est pas une reprise c’est une interprétation au vrai sens du terme.
La contrebasse profonde de Nolwenn Leizour lance « Scarborough Fair » de Simon & Garfunkel chantée subtilement pas Sonia sous les gouttelettes de piano de Loïc et le drumming toujours enthousiaste de Simon, encore tout en retenue avant le final surprenant en climax de cette si jolie ballade. Superbe adaptation avec cette liberté qu’offre le jazz.

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On commence à comprendre la thématique du spectacle, de la pop tordue en jazz ; tu parles ! Voilà Brel qui déboule en attendant sa « Madeleine » qui ne viendra pas ; Sonia et le trio vont s’appliquer à traduire l’anxiété de l’attente dans un affolement complet du tempo qui passe du be-bop au hard-bop pour finir dans une déstructuration totale. La Madeleine est en miettes. Il me remonte alors à la mémoire ce concert de Brel vu en 1967 ici à Créon lors d’une Fête de la Rosière…
Voilà maintenant « Manon » ce joyau de Gainsbourg dans une interprétation sensible et émouvante, Simon aux baguettes s’y révélant explosif dans un développement surprenant du thème. Que de créativité des musiciens sur ces thèmes qu’on pourrait croire figés !

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Le titre suivant n’est pas connu du grand public mais c’est un morceau fétiche de Loïc Cavadore qui le propose souvent, « Bebe » d’Hermeto Pascual, une bossa nova qui va virer à la samba en passant par un superbe chorus de Nolwenn Leizour. Quel talent et quelle présence, la blondeur de ses cheveux et de sa contrebasse sur ce fond de rideau rouge.

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Le dernier titre du premier set, joué en trio, est une composition de Loïc Cavadore « Le Joueur de Flûte » écrite pour une pièce de théâtre. Une mélodie très riche qu’il développe subtilement au piano.
Curieusement une partie du public a l’air un peu désarçonné par ce qu’il a entendu avec – toujours ici – une écoute très attentive. C’est vrai que le groupe n’a pas choisi la facilité à une époque où nous sommes inondés de reprises édulcorées ou sans plus d’intérêts que les originaux, chantées – et non interprétées – par des vedettes en mal de vente de disques ou des chantailleurs de télé-crochets… Une autre partie du public, dont je fais partie, adore.

Le second set ne va pas ménager ses surprises, à commencer par une version d’un autre monde de « Modern Love » de David Bowie ; il a dû se régaler de là-haut. Une version qui après un départ truffé de breaks monumentaux vire au concerto ! « Ah si j’avais eu un vrai piano ! » me dira Loïc, lui qui a une formation classique et qui, en soliste virtuose qu’il est, épate même ses musiciens, son développement n’étant pas écrit et changeant à chaque fois me dira Nolwenn. Le tempo insistant de la grosse caisse le ramène sur terre, le thème revient, Sonia le reprend, c’est superbe.

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Climat poétique avec un titre de Nick Drake artiste peu connu disparu jeune dans les années 70. Sonia Nédelec y est à son aise, elle fait preuve de douceur et de délicatesse.

Une pluie de perles au piano introduit « Summer Soft » de Stevie Wonder, cette si belle chanson aux variations de tonalités caractéristiques. Et là devinez quoi, on enchaîne sur un titre de Pierre Perret, un des plus émouvants « Lily » avec des accords de piano que ne renierait pas Corea ; expressivité de Sonia, un choix osé, un choix réussi.

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Dernier titre avec « Al Otro Lado Del Rio » hommage au Che et une prise de risque absolue de Sonia Nédelec qui sans micro et a cappella enveloppe la salle de sa voix.

En rappel l’atmosphère se détend avec le petit bijou de Juliette « Tu Ronfles » lancé par une intro incroyable et amusante de Nolwenn Leizour à l’archet ; sa contrebasse respire, souffle, ronfle, s’ébroue !

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Prise de risque est l’expression qui revient dans les commentaires élogieux de fin de concert, merci à ces organisateurs et à ces artistes d’en prendre ainsi. C’était la première de ce spectacle, il y a des réglages à faire avouent les musiciens – « On a essayé de faire rentrer des ronds dans des carrés » lance Loïc – mais le niveau musical et artistique est déjà au dessus de bien des propositions actuelles.

Prochain « Jeudi du Jazz » en octobre avec des surprises nous a alléché Serge Moulinier…

http://www.larural.fr/

 

 

Sébastien Arruti Quartet au Caillou, Bordeaux le 08/01/2016

Par Dom Imonk, photos Thierry Dubuc

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Pour le troisième concert de l’année au Caillou du Jardin Botanique, c’est le Sébastien Arruti Quartet qui est finalement venu jouer vendredi dernier, suite à l’indisponibilité de Shekinah Rodz, à laquelle nous souhaitons un prompt rétablissement. Infatigable acteur de la scène régionale, notre homme a su gérer l’urgence, et s’est donc emparé de son précieux trombone, de quelques partitions, et a pu compter sur trois autres très sérieuses pointures amies, qu’on a toujours plaisir à retrouver. Sébastien, plus Olivier Gatto à la contrebasse, Loïc Cavadore au piano et Philippe Gaubert à la batterie, un quartet de classe qui allait chauffer un public venu nombreux et qui en avait grand besoin, après toutes ces pluies. Le premier set démarre, nos musiciens se mettent en place et trouvent leurs marques, ils se testent, le moteur commence à bien tourner et le voici à température. Son carburant ne pollue pas mais enivre, il est à base de standards, que l’on découvre pour certains, des thèmes plutôt classiques et rafraîchis, qui gambadent allègrement, du « Byrd’s House » de Donald Byrd au « Bag’s groove » de Milt Jackson, en passant par « Drop Me Off in Harlem » de Duke Ellington et « New Orleans » de Hoagy Carmichael, ces deux derniers présents sur le disque « Got Bone ? » de Sébastien Iep Arruti. On a aussi pu apprécier une composition du patron : « Camp de Sélection N5 », et on s’est régalé du suave « There Is No Greater Love » d’Isham Jones et du délicieux « Cherokee » de Ray Noble.

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Fin du premier set qui nous donne l’occasion de parler des musiciens. On est impressionné par le jeu ample et généreux d’un Sébastien Iep Arruti toujours souriant, c’est important. D’abord, la beauté et le son de l’instrument, puis la maîtrise, ce lyrisme entier, qui nourrit de savantes envolées, entrecoupées de silences et de micro-scats cuivrés, qui relancent le rythme, à la manière d’un « funkyste » enjazzé. Bop et New-Orleans sont fondus par un tel feu. On se reportera à son album « Got bone ? », où le morceau « Slide by slide » semble bien être un vibrant hommage à Slide Hampton.

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Olivier Gatto est une force tranquille, imperturbable, en symbiose spirituelle avec son instrument. Il en articule les sons, de rythmes en chorus, on comprend ses notes parce qu’il nous les parle. Son jeu précis nous émeut par sa profondeur, comme chez un Ray Brown ou un Charlie Haden. L’intense présence du bois, de la nature et le respect qui leur est dû, sont en interligne de ses cordes.

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Loïc Cavadore nous a conquis par son jeu de piano subtil et très riche, main gauche, main droite, aucun répit. Une belle science pianistique, particulièrement mise à contribution, face à la justesse un peu rétive de son instrument ce soir-là. Pilier indissociable de ce quartet, il l’est aussi de la scène régionale où on l’aimerait plus présent. Messieurs les organisateurs, it’s up to you ! Régalons nous de son tout dernier opus « Andantino » qui vient de sortir, à écouter sans modération.

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Enfin, last but not least, Philippe Gaubert est lui aussi un musicien qui mouille sa chemise pour le jazz. Il est omniprésent, et en particulier au Caillou où il s’investit sans compter. Son jeu puissant fourmille d’idées et en fait par exemple l’un des complices favoris d’Ernest Dawkins, quand il vient en France, c’est dire ! Ce soir on a senti son drive plus intériorisé, il y avait certes de belles frappes, mais dans la retenue, plutôt des frôlements (appuyés) et des caresses (expertes) de peaux, bien adaptés au répertoire en fait. Et le tout enjolivé d’un jeu de cymbales foisonnant.
Le break terminé, voici un deuxième set qui débute par deux perles qu’il fallait aller chercher. Tout d’abord le « Juliano » de Julian Priester, écrit à l’origine pour Max Roach, morceau au souffle de liberté, servi par une très belle interprétation du quartet, qui ouvre les grilles et s’envole. Suit une reprise vraiment bien ficelée du « Mo’ Better Blues » de Bill Lee (le papa de Spike), joué par Branford Marsalis dans le film du même nom. La cerise du gâteau au Caillou, ce sont les jams, et nous avons été gâtés !

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La magnifique et rare Carole Simon se trouvait parmi le public. Après le concert, elle nous confiera être devenue adepte du be-bop, grâce à ces musiciens qui l’invitent ce soir. C’est d’un chant éblouissant qu’elle va illuminer le « Bye Bye Blackbird » de Ray Henderson. Son scat emporte tout, avec une délicatesse, une inventivité et une précision qui nous ont laissés sans voix.

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Puis c’est sur « But Not For Me » de Georges Gershwin qu’arrive Nolwenn Leizour, qui chipe la contrebasse d’Olivier Gatto, pour en faire sa « Mémé » d’un soir, et en extraire un drive subtil et agile, avec l’élégance de jeu qu’on lui connait. Deux jeunes musiciens rejoignent enfin le groupe pour y souffler leur passion, Alex Aguilera à la flûte et Mathieu Tarot à la trompette. Ils sont très talentueux et savent raconter de belles histoires, par des chorus inspirés, qu’ils pourraient presque jouer jusqu’au bout de la nuit. Le public ravi en redemande et les voici repartis, sous le regard bienveillant de Sébastien Iep Arruti, dans un superbe « The Theme » de Miles Davis. On n’en revient pas, mais quelle soirée ! Le quartet se reforme pour un bien soulful « (Sittin’ On) The Dock Of The Bay » d’Otis Redding, et le rappel final, « Pour Tonton » (de Sébastien), sera empreint d’un peu de tristesse, rendant hommage à l’oncle de Philippe Gaubert.
Encore une belle soirée qui fait montre de la vivacité du jazz à Bordeaux, et en particulier de ce lieu, le Caillou du Jardin Botanique, à la programmation très futée, que l’on peut apprécier tout au long de l’année, en dégustant si on le souhaite, les succulents plats au menu de sa carte.

Mickaël Chevalier quintet au Caillou

 par Philippe Desmond ; photos N&B Thierry Dubuc 

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Mickaël Chevalier est trompettiste – et un bon – mais bien que pas très vieux il a déjà eu plusieurs vies et notamment une de marin. Il a bourlingué sur toutes les mers du globe avant de remiser son ciré et de se consacrer à la musique de jazz. Et donc ce soir-là au Caillou – où il se passe toujours quelque chose – il nous emmène dans les fjords de Norvège « Ballade à Tromsф » ou dans l’Atlantique vers « 15° Nord ». En effet lors du second set Mickaël va nous jouer ses propres compositions dont certaines datent déjà de quelques années avec le ML 5, le quintet du batteur Maxime Legrand.

Des compos très écrites, très denses, très ténues qui mettent bien en valeur ses qualités de soliste. Une trompette jouée nature, sans sourdine, sans micro HF ; de la trompette. Du jazz dynamique aux breaks spectaculaires, ou de jolies ballades, vraiment du beau travail.

Certains titres vont même nous amener à nous inquiéter pour son compère saxophoniste Jean-Christophe Jacques, à bout de souffle et au bord de la déshydratation dans la chaleur du lieu. Mais il a assuré comme d’habitude, lui aussi c’est un très bon. La rythmique est classique mais avec un trio piano, basse, batterie de haute volée.

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Au piano Francis Fontès toujours aussi à l’aise et volubile de ses mains quel que soit la musique jouée ; c’est vraiment un maître et il était d’ailleurs révélateur de regarder Mickaël et Jean-Christophe se régalant à l’observer jouer lors de ses chorus.

A la contrebasse, avec sa fidèle Mémé, Nolwenn Leizour discrète mais au combien efficace ; quand je la vois et l’entends jouer c’est bien simple je voudrais être contrebasse. Amusant, lors d’un de ses rares chorus de la soirée Nolwenn a été longtemps synchro avec le soliste à la contrebasse du concert de jazz toujours projeté en boucle au-dessus des musiciens.

A la batterie un pilote très chevronné et un esthète de l’instrument – il suffit de l’entendre parler cymbales spéciales ou fûts sur mesure avec passion pour s’en persuader – Philippe Valentine ; il n’a pas arrêté de varier les rythmes d’un drumming enjoué et dynamique ou plus nuancé et souple.

Le premier set était un hommage au trompettiste Freddy Hubbard et de « Crisis » à « Red Clay » – une version fabuleuse – en passant par « Song for John » et « Lament for Booker » le quintet et son leader trompettiste nous ont prouvé qu’ils n’avaient presque rien à envier aux diverses formations du maître.

Belle prestation de l’éclectique Mickaël Chevalier qui la veille au même endroit jouait avec le Petit Orchestre du Dimanche de Cédric Jeannaud ; au programme, du cha cha et du mambo ; un thé dansant du dimanche à l’heure du dîner un jeudi soir. Un moment délicieux (photo couleur).

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Billy Cobham au Rocher

par Philippe Desmond

Rocher de Palmer ; 9 avril 2015

 

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39 ans ! Et oui 39 ans ont passé depuis la première fois où j’ai vu Billy Cobham en concert. C’était l’été 1976 dans les arènes de Bayonne. Il ouvrait la soirée avec George Duke ; quatre autres groupes enchaînaient : Herbie Hancock & the Headhunters, John McLaughlin et Shakti, Larry Coryell et enfin Weather Report ! 40 francs, j’ai encore le billet et justement un des objectifs de la soirée de ce jeudi au Rocher est de le faire dédicacer par Monsieur William. A l’époque « Spectrum » son premier album désormais légendaire était déjà sorti depuis près de trois ans…

Il était donc là hier soir pour jouer son dernier album « Tales from the Skeleton Coast » un hommage à ses racines ancestrales namibiennes. Né panaméen et arrivé très jeune aux USA, atteignant les 70 ans il se penche ainsi sur ses lointaines origines. Une musique certes influencée par l’Afrique – c’est à la mode car Marcus Miller, la semaine prochaine au Rocher, vient de faire la même chose sur son dernier album – mais dont sa culture musicale américaine et internationale est omniprésente.

Musique très écrite, complexe, pas funky, pas très groovy où la batterie est bien sûr centrale mais très marquée par les deux claviers, notamment du synthé – peut-être trop – qui ramène aux années où l’on ne parlait pas encore de jazz fusion mais de jazz rock.

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Aux claviers, côté jardin le jeune Steve Hamilton très sobre, côté cour la sensationnelle Camélia Ben Naceur son énergie et son talent. Un bonheur à regarder et à entendre. A la – grosse – basse cinq cordes, sous son chapeau l’Anglais Michael Mondesir. A la guitare, presque le régional de l’étape, le Luzien Jean-Marie Ecay, remarquable ; en plus de ses chorus électriques très punchy il va avec le même instrument nous régaler d’un solo de guitare acoustique (!) plein de délicatesse.

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Au-dessus de tout ce beau monde le patron, presque caché comme toujours, derrière un arc de cercle interminable de toms et de cymbales. Allez voir sur son site le cahier des charges du matériel pour ses concerts il est impressionnant. Le tout est de savoir s’en servir. Il sait toujours le faire, de cette rythmique caractéristique soutenue roulant sur ses deux grosses caisses, mais désormais moins tapageuse, remplie de finesse et de précision. Un régal pour les yeux et les oreilles. Un Maître.

Au quatrième morceau justement un long solo de batterie démarre, pas du tout violent, ce n’est pas l’orage qui arrive mais seulement un léger nuage, le « Stratus » que tout le monde attendait ! Indémodable.

Retour au dernier album, un groove retrouvé, final, public debout, on sent le groupe heureux, aussi heureux que la salle. Mais on ne peut pas se quitter comme ça. « Red Baron » réclament certains, le voilà donc et plus écarlate que jamais même. Camélia se libère de ses partitions et nous livre un chorus extraordinaire malgré son doigt blessé qu’elle nous montrera plus tard.

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C’est fini, le temps de s’extraire de la 650 et Mister Cobham attend son monde dans le hall derrière une pile de disques qui vont s’arracher. Une fenêtre de tir, j’en profite et me rue sur lui avec mon billet historique ; lui ne s’en souvient pas bien sûr, il en a tant donné de concerts. Bayonne ? Where is it, in Spain ? Ça y est j’ai son gribouillis sur mon bout de papier jaune fané, j’ai 21 ans…

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Camilla Ben Naceur et Jean-Marie Ecay  arrivent, retrouvent plein d’amis, bavardent. Billy était content du concert nous dit-elle, on la sent presque rassurée…

Rentrer chez soi comme ça, pas possible. Direction le Tunnel où Roger Biwandu, Nolwenn Leizour et Francis Fontès accueillent en guest la talentueuse polyvalente Shekinah Gatto au chant, à la flûte et au sax alto. La cave est bondée à la fin du premier set, ça fait plaisir. Tiens tiens de la visite – on s’en doutait un peu  – voilà la Marmotte et le Surfeur, ils viennent écouter leurs amis et collègues. Sir William lui est allé se coucher il était cuit. C’est ça aussi le jazz, une certaine simplicité de gens qui sont pourtant bourrés de talent.

Au fait une petite indiscrétion, nos deux invités surprises seront présents cet été à Jazz ô Lac, sur scène…

Philippe Desmond ; Photos : Thierry Dubuc, PhD (billet)

Un jeudi soir à Bordeaux…

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Le printemps pointe son nez en cette douce journée de mars, la soirée approche, mes proches m’interrogent « tu ne vas pas au Tunnel ce soir ? ». Et oui c’est jeudi et le jeudi c’est Tunnel, la cave de jazz de l’Artigiano Mangiatutto l’excellent restaurant italien de la rue des Ayres. Le problème c’est que ce soir comme tous les jeudis soirs aussi il y a un groupe au Caillou du Jardin Botanique à la Bastide et l’affiche est sympa. Mais il y a un autre problème. De l’autre côté du fleuve le Comptoir du jazz renaissant propose lui aussi une affiche intéressante…
Où aller, il y a d’excellents musiciens partout. Question difficile. Je vais prendre un joker Jean-Pierre, je téléphone à un ami : «Allo Thierry ? bla bla bla… bon on fait comme ça, à tout de suite ». Réponse C : je vais aux trois, c’est mon dernier mot !
20h30, les alentours du Caillou (entrée gratuite, bar, restaurant) sont très calmes, la fac voisine est bien sûr fermée à cette heure-là et il n’y a aucune activité dans le quartier. Pour garer sa voiture pas de problème, ça compte. Et comme en plus je suis à moto ! Quelques notes sortent de cette forme bizarre en forme de…caillou. Je rentre doucement, dans le restaurant quelques personnes attablées et d’autres sirotant un verre, l’ambiance est cosy, sereine, cool.
Un excellent trio est à l’ouvrage. Le trompettiste Mickaël Chevalier joue avec Hervé Saint-Guirons à l’orgue et Simon Pourbaix à la batterie. Au programme un hommage à Clifford Brown le trompettiste compositeur tragiquement disparu dans un accident de voiture en 1956 à moins de 26 ans. Du Bebop et du Hardbop, une trompette volubile, un orgue velouté et une batterie contrastée, le ton est donné. On voit la musique se faire, les musiciens sont à côté de nous et ça c’est une vraie chance. Les chorus s’enchaînent, un coup d’œil, un signe de tête on se comprend c’est du jazz. Dernier titre du premier set, le trio invite le tout jeune Alex Aguilera qui va prendre un magnifique chorus à la flûte ; très prometteur. Mon verre est fini, Thierry a pris quelques photos, c’est la pause, on discute un peu avec les musiciens et on file.
22 h, le quai de Paludate est encore calme, il est trop tôt pour les discothèques. Au Comptoir du Jazz (entrée 5€, bar) pas trop de monde, pourtant le sextet présent est de grande qualité. Shekinah Rodriguez (sa, ss) est entourée de Raphaël Mateu (tr), Sébastien Arruti (tb), Jean-Christophe Jacques (st, ss), Guillermo Roatta (dr) et Olvier Gatto (cb, arrangements et direction musicale), que des très bons. Sur la scène exiguë et mal fichue du lieu ils sont un peu serrés d’autant que Sébastien a un physique de première ligne – basque bien sûr – les cuivres sont devant et les deux autres cachés derrière au fond. Alain et Irène Piarou sont là, en effet Action Jazz se doit de prendre contact avec la nouvelle direction du Comptoir duquel le jazz avait un peu disparu ces derniers temps. Sur scène le sextet rend hommage au Duke…sans piano. Petit à petit les gens arrivent.

« C jam blues », le délicat « «In a sentimental mood » le morceau de jazz préféré de Shekinah, bien sûr « Caravan » réarrangé par Olivier Gatto avec notamment des contrepoints bien sentis en soutien de chaque chorus de cuivres. Les deux sax se répondent, la trompette chante et le trombone gronde ; derrière ça tient le tout comme la colonne vertébrale Là aussi connivence entre les musiciens, applaudissements réciproques lors de tentatives osées ; ils cherchent, ils trouvent, ils nous régalent. Mais le temps passe, arrive la pause. Thierry reste là, il n’a pas fini ses photos – c’est un perfectionniste – pour moi direction centre-ville.

23h30 au Tunnel (entrée gratuite, bar) où ce soir c’est la jam mensuelle. Le maître du lieu est Gianfranco et le responsable musical en est Roger Biwandu, pas moins. D’octobre à fin avril c’est le rendez-vous incontournable des amateurs de jazz. Ce soir autour de Roger aux baguettes, François Mary à la contrebasse et Stéphane Mazurier au clavier Rhodes (instrument à demeure et obligatoire !). L’originalité du Tunnel c’est autour d’une rythmique habituelle la « Dream Factory » Roger toujours, Nolwenn Leizour à la contrebasse et Hervé Saint Guirons au Rhodes en général, la présence d’un invité ou deux différents chaque jeudi à partir de 21h30. Mais ce soir donc c’est jam. Quand j’arrive dans la cave pleine à craquer le trio a été rejoint par Dave Blenkhorn, Yann Pénichou et leurs guitares ; il me faut quelques instants pour reconnaître le morceau soumis à la douce torture des improvisations. Ça groove grave, la voute de la cave en tremble, mais oui bien sûr voilà le thème qui revient imperceptiblement, ils sont partis dans tous les sens – pas tant que ça – et ils sont en train de retomber sur leurs pieds ; c’est « Watermelon Man » du grand Herbie Hancock. Le saxophoniste Alex Golino est là mais sans son instrument, pour le plaisir de voir et entendre les copains. Changement de guitariste, Roger appelle le jeune Thomas encore élève au conservatoire. Il s’en tire très bien les autres le félicitent ; pas par complaisance, le mois dernier un pianiste un peu juste s’est fait virer au beau milieu d’un morceau… Roger rappelle Dave Blenkhorn pour un titre dont ce dernier ne se souvient pas. Je suis juste à côté de lui et j’entends Yann Pénichou lui chantonner brièvement le thème. Trente secondes plus tard Dave mène la danse parfaitement… Il est minuit trente, le set s’achève devant un public ravi.

Voilà donc un jeudi soir passionnant de jazz à Bordeaux ; des endroits accueillants, des musiciens remarquables, des amateurs comblés. La scène jazz de Bordeaux est en plein renouveau et ça c’est vraiment une bonne nouvelle. Pour savoir ce qui se passe, suivez http://www.actionjazz.fr sa page et son groupe Facebook, les pages FB des artistes ou des lieux cités, ou le groupe FB « qui joue où et quand ? ». Sortez écouter en live tous ces beaux artistes, ils n’attendent que ça et ils méritent votre présence. Nous avons de vrais pros à Bordeaux soutenons les, ce n’est que du plaisir !

Allez il faut rentrer, thanks God, tomorrow it’s Friday mais y’a aussi école. Place à la musique des échappements…

Philippe Desmond ; photos : Caillou et Comptoir Thierry Dubuc, Tunnel PhD