Thibault CAUVIN au Château Lafite-Rothschild le 15/01/2015

Écrit par Dom Imonk
Photographies par Swann Vidal

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Le mois de janvier est à peine commencé, la pluie est froide et l’on cherche à se réchauffer par tout moyen. Aussi, pour créer de l’été en plein hiver, les Estivales de Musique en Médoc ont eu la riche idée d’inviter le guitariste Thibault Cauvin, pour un concert unique au prestigieux Château Lafite-Rothschild, à deux pas de Pauillac.
Il faut saluer ces Estivales qui consacrent chaque année leur festival de musique classique à de jeunes et brillants lauréats à des concours internationaux, et notre guitariste en est un très sérieux.
L’été dernier, Thibault Cauvin est venu dans ce beau château, enregistrer son tout nouveau disque, « Le voyage d’Albéniz », hommage au compositeur espagnol, sorti il y a quelques semaines. Et c’est l’immense chai circulaire, dans lequel était donné ce soir son concert, qui fut choisi pour ses grandes qualités acoustiques. L’artiste recherchait un son pur, réel et sans ajout, et cet endroit unique le lui a offert, l’écoute du disque le confirme.
Il faut dire un mot de ces lieux magnifiques. Pour accéder au chai, on parcourt de longs et hauts couloirs, à peine éclairés, qui en rendent l’atmosphère inquiétante. Puis l’on pénètre dans une sorte d’immense soucoupe « intra-terrestre », qui nous enveloppe d’une sombre magie. C’est un très vaste cercle dont l’ampleur nous dépasse. Son énorme voute est soutenue en son milieu par d’imposantes colonnes, semblables à celles d’un temple grec. La petite scène est à l’épicentre, et, face à elle, quelques trois cent chaises accueillent les mélomanes. En périphérie nous entourent en arc de cercle, des centaines de barriques contenant le précieux élixir, éclairées par de petites bougies qui créent la sombre lueur de quelque célébration secrète.
Cette soirée scelle aussi une rencontre rare, entre deux fortes personnalités espagnoles : un chai, dessiné par l’architecte Ricardo Bofill, servant d’écrin à la musique d’Isaac Albéniz, dont certains morceaux seront joués.
Thibault Cauvin est un guitariste d’exception, et sa force réside aussi en une attachante personnalité, chaleureuse, aimable et simple, qui ne laisse rien transparaître de cette virtuosité tant appréciée tout autour de la planète. Son répertoire est le carnet intime et très documenté de ses nombreux voyages, forts de ses mille et un concerts. Celui de ce soir a commencé par deux titres du nouvel album, « Mallorca » et Cadiz » (Isaac Albéniz). D’emblée, la délicate chaleur ibérique qui s’en dégage, nous caresse d’embruns méditerranéens et atlantiques. Il y a quelques années, Thibault Cauvin avait enregistré « Cities », récemment réédité en vinyle, où il rendait hommage à des villes où il se produisit. Par exemple New York qu’il aime tant, se voit dédié un brillant « Take the A train » (Billy Strayhorn), qui montre son respect et sa connaissance du jazz. Même chose pour Rio de Janeiro, où l’on est transporté en l’instant par un « Felicidade » (Antonio Carlos Jobim) de soleil et de fête. L’Orient n’est pas en reste et les galops effrayants des chevaux de Gengis Khan sont judicieusement recréés dans le rythme effréné de « Ulan Bator » (Mathias Duplessy). Puis c’est l’Inde et l’esprit animé et parfumé des rues de Calcutta, qui se trouve magnifiée par un hypnotisant « Raga du soir » (Sébastien Vachez). Le voyage n’est pas terminé, mais l’on passe à une sorte de gravité avec « Koyunbaba » (Carlo Domeniconi), morceau qui s’étire peut-être un peu plus que les autres. Profondeur et spiritualité en émanent. Dédié à la grande et fière Istanbul, c’est aussi à la Turquie que l’on songe en l’écoutant, et à certaines de ses frontières qui souffrent et saignent, depuis si longtemps…
Puis encore un très bel hommage à l’Espagne, avec la remarquable interprétation du « Asturias » d’Isaac Albéniz.
Sans dire que l’on garde le meilleur pour la fin, mais quand même un peu, oserais-je rappeler que Thibault est le fils d’un illustre et renommé guitariste bordelais, Philippe Cauvin, qui a toujours eu bien plus que le regard d’un père pour ses fils. Présence, observation précise et bienveillante, mais aussi vision d’un ailleurs, originalité, et sens de la liberté qu’il leur a transmis. Philippe Cauvin a surement donné de précieux conseils à son fils, au cours de l’enregistrement du « Voyage d’Albéniz ». Lors du concert, Thibault a repris avec étincelle et gourmandise, deux pièces de son père, complexes, inclassables et essentielles de son art : « Guitar City » jouée au début, hommage singulier, percussif et virevoltant à Bordeaux, et, en fin de concert, le multiforme « Rocktypicovin », hymne, voire manifeste, pour un fusionnel libertaire classico-folko-rock, destiné au futur. Thibault a surfé sur elles, comme sur ces aguicheuses et turbulentes vagues tubées de Lacanau dont il raffole.
Une prestation éblouissante à laquelle il fallait assister! D’autant plus que, comme un bonheur n’arrive jamais seul, une dégustation de vin du Château Lafite-Rothschild, dont nous saluons ici l’accueil et la générosité, nous fut offerte à l’issue du concert ! Un millésime 2001, pour clore l’odyssée de l’espace musical de Thibault Cauvin en ce lieu magique.

Écrit par Dom Imonk
Photographies par Swann Vidal

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Philippe CAUVIN – Concert au Rocher de Palmer du 22/10/2014

Par Dom Imonk

Photo Alain Pelletier

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Après une longue absence discographique, Philippe Cauvin est revenu au printemps dernier, avec un superbe « Voie Nacrée » sous le bras. On a bien vite été conquis par ce nouveau disque, et sa singulière poésie, dans la lignée de « Climage » et de « Memento », sortis quelques trente ans plus tôt. Plus intime et dépouillé que ses aînés, ce disque a fait son chemin et s’est petit à petit fait une place grandissante dans les habitudes musicales de chacun d’entre nous. Comme si, porteur du message simple et universel d’un troubadour voyageur, il nous suggérait par sa musique, des chemins clairs et évidents, pour mieux capter notre environnement, humain et naturel.
Quelques temps plus tard, ravi, il nous a appris la programmation de ce concert au Rocher de Palmer.
Qu’allait-il nous concocter ? Mystère…
Puis le temps est venu de ce concert au Rocher. Nous nous y sommes tous retrouvés, joyeux et impatients d’écouter Philippe. Ses fils sont là, Thibault et Jordan, mais aussi Pascale, Sandra, Dany, Thierry, et bien d’autres amis fidèles de la première heure.
Ce concert est affaire de liens humains très forts. C’est Patrick Duval en personne, ami de longue date, qui a programmé cette soirée et vient présenter Philippe.
Le concert est une longue pièce qui semble être une sorte de carnet de voyage. On ne sait pas si la musique a été préalablement écrite, ou si Philippe nous a proposé une longue improvisation, et personne ne veut savoir. Restons dans ce mystère. On retrouve les parfums de « Voie Nacrée », mais ce n’est déjà plus tout à fait ça. Il y a eu du mouvement entre temps. Des eaux ont coulé, des vents ont soufflé et des soleils se sont levé et couché.
Quitte à me répéter, je trouve que Philippe Cauvin est un véritable escrimeur de la six cordes, au chant lunaire. Celui d’un Pierrot assis sur son croissant de lune et observant la Terre avec sa guitare.
Son jeu de mains est fait de fulgurances, d’accalmies, de frottements, de percussions. Comme les humeurs de l’humain. Il y a aussi cette gestuelle préci(eu)se, ce mouvement constant qui accompagne les sons. Et puis ses mots/cris ! Sont-ils d’espoir ? de douleur ? Des questionnements ? Des suppliques ? C’est un mage « gestueux » (pardon pour le jeu de mots). Sa musique suggère des territoires vastes, on va d’un « free flamenco » à des expériences bruitistes à la Fred Frith, en passant par quelques parfums classiques. C’est très prenant, sobrement luxuriant et profondément sincère, c’est ce qu’on ressent dès les premières notes.
Pour enrichir ce spectacle, accompagner cette musique et la faire mieux comprendre, les éclairages ont subtilement campé des impressions terrestres, en se mariant aux immenses tentures. On imagine le noir et le marron pour la terre, le bleu pour la mer et le ciel, et le rouge pour le soleil couchant et la passion…
Philippe Cauvin nous a conviés à faire un bout de chemin avec lui, sur cette voie nacrée, pavée de nuages et éclairée d’étoiles. Merci à lui ! Qu’il revienne vite s’il lui plait, pour frotter de sa magie d’Aladin, la lampe de nos rêves…

Dom Imonk

Photos Alain Pelletier

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Philippe CAUVIN chronique de VOIE NACRÉE

Par Dom Imonk

Parue le 01 mai 2014 dans la Gazette Bleue n° 4

philippe CAUVIN Voie Nacrée

A la fin des années 60, Philippe Cauvin s’est uni à la musique, une union, dont, à quelques années près, l’on fête aujourd’hui les noces de nacre.
C’est l’électricité qui le séduit d’abord avec les groupes Absinthe, Papoose et Uppsala qui façonnent une matière rock, puis jazz rock tendance « zeulh», où se mêlent avec délice sa singulière voix haut-perchée d’éclaireur cosmique, avec un jeu de guitare riche et puissant.
Entre-temps, la rencontre de Claude Chauvel sera décisive. Musicologue, il lui enseignera la guitare classique. Et c’est dans cette voie « acoustique » qu’il s’orientera alors, même s’il tournera pendant huit années avec Uppsala et enregistrera en 1986 un disque « électrique » avec lui. Les albums « Climage » (1982), puis « Memento » (1984), placent très haut l’art en solo de Philippe Cauvin. Seul (ou presque) avec sa voix et sa guitare acoustique, il créé une nouvelle forme poétique d’expression musicale. Sa carrière devient internationale et les concerts se succèdent.
Comme il l’indique lui-même, sa voix chante ce que la guitare ne dit pas. Son verbe mystérieux est fait de mots inconnus, d’onomatopées, en forme d’incantations ou de suppliques venues d’un autre monde. L’imaginer ainsi libère l’esprit de l’entente du verbal pour écouter le vocal. Son jeu de guitare est du même anticonformisme. Virtuose, reconnu, il va plus loin en visitant divers territoires où il se meut, avec grande aisance et sans filet, du classique au contemporain, en faisant même des allusions au flamenco, ou en les suggérant. Le jeu est subtil, les mains glissent, frappent, esquivent, dansent puis s’envolent. Il a l’élégance, la grâce et la légèreté d’un escrimeur des sons.
Cela fait trente ans que Philippe Cauvin n’a pas sorti de disque, mais il a été très présent, dans divers projets, écriture, compositions (Guitarvision, Rocktypicovin, Azar de Azahar…), groupes (Philippe Cauvin Groupe, Cauvin Except…). Il a surtout été très actif dans l’accompagnement de la carrière croissante de son fils Thibault, tout en étant très attentif à l’épanouissement musical de son autre fils Jordan. En 1999, une dystonie entrave le travail de ses mains, mais Philippe Cauvin pourra petit à petit dompter ses doigts, par un travail acharné et un jeu plus improvisé, déjouant ainsi les pièges sournois des démons de la maladie.
Il revient aujourd’hui avec « Voie Nacrée ». La belle photo de couverture de Swann Vidal campe l’ambiance « naturelle » de l’album. Un voyageur s’est assis pour faire le point sur son parcours. Il observe un immense ciel, bleu profond, sur lequel s’étalent nonchalants quelques nuages diaphanes, formant une voie nacrée. De grandes herbes dorées par le soleil entourent l’homme, alors qu’au loin, une vieille éolienne émerge de quelques arbres au vert tranquille.
En un style plus épuré, cet album est le digne successeur de « Climage » et de « Memento ». Il est plus personnel, plus sobre et empreint d’une forte spiritualité. Dès les premières notes, de grands espaces s’ouvrent, Andalousie, Camargue… on y est. Les huit pièces vont ainsi et offrent, dans des climats changeant, des sons boisés, ainsi que des jeux de mains et de voix qui traduisent avec précision la belle âme de Philippe Cauvin. De petits textes gorgés d’une touchante poésie éclairent chaque morceau et c’est à chaque fois la relation humaine vécue ou à venir qui prévaut, par les dédicaces qu’il y inscrit. Une fois de plus, l’on ressort conquis. La complexité du jeu de Philippe Cauvin n’est que celle de la vie, on la comprend et l’on sait que guitare, voix et doigts ne s’en tiendront pas là, le chemin tracé par sa musique est infini, il est la voie nacrée…

Par Dom Imonk

Musea FGBG 4929 / PhilC records