Tingvall Trio, Rocher de Palmer le14/10/16

Par Annie Robert, photos Christian Coulais

Tingvall Trio : Voyage dans l’International Express !!!
Un pianiste suédois, Martin Tingvall , un contrebassiste cubain, Omar Rodriguez Calvo, un batteur allemand, Jürgen Spiegel, le tout basé à Hambourg. Ouh là … Qu’est ce que c’est donc que ce trio méli-mélo, ce mélange incongru, cet attelage pas très conforme, cette arlequinade colorée que nous propose le Rocher ? On dirait un catalogue d’agence de voyage. Ou bien un compromis culturel pour alter mondialistes répondraient les fâcheux qui envahissent le monde…

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La soirée va nous montrer que ces trois musiciens sont bien au-delà d’un simple assemblage d’influences: leur musique est une invitation  à la découverte, au périple, à l’émotion partagée, la preuve que l’on peut être divers et ensemble. Même pas peur !! Grimpons dans l’International Express, et écoutons défiler les paysages sonores et les climats, les éclats, les grondements, les surprises et les peurs. Les rails crissent, les mains s’agitent, on démarre en absorbant le petit jour. Des compositions profondes alternent avec des titres survoltés et d’autres plus sombres. Ils mêlent des morceaux de leur nouvel opus intitulé «  Beat » avec d’autres plus anciens «  Sévilla » «  Crazy duck » ou « Mustach » mais  leur style reste permanent : des mélodies ciselées, parfois lyriques, des progressions rythmiques démultipliées par la puissance de la batterie et la pulsation de la basse, du jeu en accord et une vraie place pour chaque musicien.
Tingvall Trio c’est le jazz des grands espaces et des chevauchées, loin de celui de la ville et des bars de nuit. Ce sont des architectes paysagers, des passeurs de montagnes sonores. Au piano mélodieux ou furieux de Martin Tingvall  se mêlent les délicatesses d’une incroyable justesse et profondeur de la contrebasse d’Omar Rodriguez Calvo, magnifique, et l’époustouflant jeu à la batterie de Jürgen Spiegel simple et retenu ou roulant comme ouragan. Avec quelques touches d’humour, quelques accords tendres, de l’énergie débordante, du soleil ou de la mélancolie dans les esses de la contrebasse, un soupçon de thème folklorique de chez soi ou d’ailleurs, des frôlements délicats de balais, le trio est sans arrêt sur le fil du rasoir de la modernité ou du classicisme, porté par un beat roulant et avançant à perdre haleine. La mélodie se balade, rebondissant  sur l’archet vibrant ou sur les touches d’ivoire, la batterie se fait  chanson. Pas de ficelles, pas de trucs tout faits. Tout surprend. Jamais l’International Express ne tombe dans les précipices, il avale les  chemins et les vallées rien que pour nous. Un monde s’ouvre.
De fait, l’attention ne se dilue pas une minute, il y a toujours un petit sentier caché, une pierre folle qui brille, une phrase inattendue, une badinerie ou un clin d’œil amusé.
Happé par  l’atmosphère voyageuse ou onirique, le public attend la dernière note, le dernier silence à savourer pour applaudir. Le rappel sera aussi beau que le reste, un miraculeux « Mook », plein d’ardeur et une balade simple et épurée finissant sur deux notes légères.
Trois Echo Awards pour « Le groupe de jazz de l’année » et « Le concert de l’année » en Allemagne, quatre Jazz Awards respectivement pour la vente de plus de 10 000 disques pour leurs quatre albums : « Skagerrak », « Norr », « Vattensaga » et « Vagen » nous remémorent s’il en était besoin la qualité exceptionnelle de ces trois musiciens à découvrir d’urgence.
On aurait pu être plus nombreux à monter dans l’International Express de Tingvall trio et à se laisser embarquer, mais peut importe, le voyage fut beau, jamais futile, plein d’images musicales et superbes.
Pour une fois j’ai presque manqué de mots pour le dire…

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Merci à Christian Coulais pour les photos «  à l’arrache »  au téléphone portable.

http://www.tingvall-trio.de/

https://www.lerocherdepalmer.fr/

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Erik Truffaz 13 juillet 2016, parc Palmer

Par Ivan Denis Cormier, photos Alain Pelletier

Eric Truffaz

Erik Truffaz

Quel bonheur d’avoir vu et entendu ces trois formations hier au soir au parc Palmer de Cenon, dans le cadre du festival Sons d’été ! Le public était au rendez-vous (le parc s’est progressivement empli de 2500 spectateurs) et les amateurs ne s’y sont pas trompés : il y avait là du vrai, du beau, du bien, « du lourd », comme on dit familièrement.

A 19h30 un premier groupe avait la lourde tâche de chauffer non pas la salle, puisque les concerts avaient lieu en plein air, mais un périmètre assez vaste encore clairsemé, les premiers arrivés étant plus soucieux de trouver de quoi se nourrir et se désaltérer que d’écouter une première partie de concert pourtant des plus intéressantes. Dans ce vaste amphithéâtre de verdure où les plus prévoyants avaient déjà déplié tapis de sol ou fauteuil de plage à bonne distance de la scène, il fallait capter l’attention des auditeurs et les amener à se rapprocher des musiciens, réussir à les mettre en condition, ou plutôt dans des conditions physiques et psychiques d’écoute. The Angelcy, dont la musique totalement inclassable a des accents indie-rock et folk, est pourtant parvenu à focaliser une partie du public, ce qui n’est déjà pas si mal !

Quant à enrôler l’auditoire, le faire chanter à l’unisson ou battre des mains en rythme, c’est bien sûr une autre paire de manches. Le chanteur du groupe, qui pratique également le ukulélé (bien qu’il l’eût oublié à l’hôtel ce soir-là), animait bien la scène et nous offrait des compositions savamment orchestrées aux couleurs extrêmement variées, grâce à une instrumentation atypique et à des emprunts à différentes musiques du monde très typées, du celtique au raga et au reggae, de l’africain au latin, en passant par de petites allusions au kletzmer et au New Orleans. Le son produit par cet ensemble au goût inhabituel était fort agréable –imaginez un repas gastronomique dans le restaurant d’un chef étoilé qui explore la nouvelle cuisine. Un menu surprenant, au final une expérience unique.

Vient la deuxième partie de ce concert que j’attendais avec une certaine excitation. J’avais quelque peu délaissé les albums d’Erik Truffaz achetés jadis et dont je gardais un souvenir  mitigé, de riffs entêtants répétés à l’envi en toile de fond. Depuis, Erik a poursuivi avec constance un parcours exigeant et présente aujourd’hui une musique à mon sens plus riche et plus aboutie. La pureté et la sobriété du jeu favorise la concentration et l’on se plait à pouvoir écouter le tapis sonore proposé par le clavier et la rythmique (inutile de préciser qu’on a affaire à des musiciens de haut vol). Limpides, les mélodies sont belles, apaisées mais intenses, et les improvisations ont une logique interne, une rigueur et une cohérence avec le projet du leader. Un certain Miles avait su gagner l’estime de ses pairs et du grand public en mêlant fermeté et fragilité, torture intérieure et sérénité, et en se nourrissant de l’échange avec ses coéquipiers à qui il donnait la liberté d’exprimer leur individualité. Ici j’éprouve un plaisir tout à fait semblable en écoutant les musiciens tisser la trame et donner le meilleur d’eux-mêmes tout en respectant scrupuleusement l’esprit du morceau. Dans ce projet la répétition n’est pas fuie comme la peste mais bien dosée, l’infime variation de timbre ou les renversements d’accords au clavier rompent le cours d’une phrase trop linéaire, et lorsque la rythmique prend de l’ampleur et devient une espèce de lame de fond, sur laquelle vogue le trompettiste, comme un frêle esquif, je me laisse moi aussi emporter par le mouvement, sachant qu’une déferlante nous ramène toujours sur terre.

Arthur Hnatek

Arthur Hnatek

Benoît Corboz

Benoît Corboz

Mention spéciale pour Arthur Hnatek, jeune batteur connu pour avoir accompagné notamment l’excellent Tigran Hamasyan. Il est redoutable de finesse et donc de musicalité, d’énergie, de précision et d’efficacité, manie les rythmes composés avec une aisance déconcertante. Benoît Corboz, aux claviers, membre attitré du groupe depuis 2010, est un artisan du son et un artiste accompli, il crée des climats et possède un groove magnifique — pas de bavardage, pas d’esbroufe, rien qui ne soit maîtrisé ; les finitions sont impeccables. Il suffit d’un trait pour esquisser un motif rythmique, nul besoin de s’appesantir.  Et pour finir le bassiste, Marcello Giuliani, d’une solidité à toute épreuve, soude l’ensemble et conquiert le public en imprimant une pulsation aussi jouissive que communicative. Bon éclairage, bonne sonorisation, lieu propice au partage et à la détente, que dire de plus ?

Marcello Giuliani

Marcello Giuliani

Ce quartet fixe d’emblée l’attention du public et l’amène à taper du pied, des mains, à hocher la tête, à échanger des sourires entendus, c’est dans le groove que l’on trouve la plénitude. Cette sensation lancinante qui passe par une pulsation parfois funky, majoritairement binaire, tandis que la mélodie et l’orchestration créent des volumes sonores, se prolonge après le concert. Voilà ce que je trouve amélioré, l’expression, les mélodies, la qualité globale et les qualités individuelles de ce groupe –bref, souhaitons au 4tet un succès amplement mérité !

NB : chronique du troisième groupe de la soirée, Ibrahim Maalouf :

https://blogactionjazz.wordpress.com/2016/07/14/certains-laiment-show-ibrahim-maalouf-a-palmer/

 

Just a wild night of Blues !

par Carlos Enrique Olivera, photos : Philippe Marzat.

 

 Ronnie Baker Brooks au Rocher de Palmer, mercredi 23 mars.

La petite salle de 200 personnes du Rocher de Palmer est pleine et une ambiance d’impatience la remplit alors qu’on attend le début du concert. Je suis prêt pour l’avalanche guitaristique que toute soirée de blues de Chicago promet mais sur la scène nous attend une surprise ; un seul homme accompagné d’une contrebasse et de quelques cymbales. Pourtant le public entre rapidement dans une sorte de transe, emporté par le son répétitif et en boucle de la percussion électronique libéré depuis la scène, pour en être ensuite sortit par le riff furieux de rock n’ roll de la contrebasse. La première partie du show est lancée.

"Damage Case" Julien Prugini

« Damage Case » Julien Prugini

Ce n’est pas facile de faire face à la foule avec seulement une contrebasse mais Julien Perugini (connu aussi sous le nom de Damage Case) le fait avec tellement de naturel qu’on oublie qu’il n’y a pas un groupe derrière lui. Le chanteur et contrebassiste (et par moments guitariste aussi) gère très bien la scène tout seul. Il est presque sauvage quand il chante la chanson folk « Where did you sleep last night ». On vit des temps bizarres, nous dit Perugini avant de commencer à chanter « Sinnerman » de Nina Simone ; et il prend un air cérémonieux avant de passer à un hommage au rockeur récemment disparu Lemmy (du groupe Motorhead) avec « Ace of Spades ».  Damage Case fini la première partie du concert et on se demande quelles surprises nous réserve encore cette soirée.

"Damage Case" Julien Perugini

« Damage Case » Julien Perugini

Après quinze bonnes minutes de réglages du son, Ronnie Baker Brooks monte sur scène. Et c’est là que la pyrotechnie guitaristique commence. Le son de Chicago prend d’assaut la salle du Rocher de Palmer et chacun vibre au rythme du blues. On peut le sentir, le public aime le blues. Chanson après chanson, la foule suit intensément les mouvements de Ronnie Baker Brooks, le son de sa guitare, les inflexions blues de sa voix et son caractère aimable.

Ronnie Baker Brooks

Ronnie Baker Brooks

Il continue le concert avec « See you hurt no more », chanson d’une saveur soul où les claviers sont beaucoup plus présents, et sa voix nous rappelle l’expressivité d’un jeune Ray Charles. Le blues reprend sa place avec “I just wanna make love to you” de Muddy Waters, et il arrive à faire chanter le public pour la première fois. Un moment de réflexion sur les temps qu’on est en train de vivre, des mots de solidarité avec Bruxelles et les familles en deuil, et il enchaîne avec « Times have changed », un blues lent où on retrouve l’agréable présence du clavier qui accompagne la guitare de Baker Brooks. On est déjà proche de la fin du concert et il arrive à faire chanter le public pour la deuxième fois. Il présente ensuite ses musiciens, l’excellent batteur Maurice Jones, le bassiste Ari Seder, et aux claviers Daryl Coutts.

Ronnie Baker Brooks

Ronnie Baker Brooks

Et alors qu’on pense que les surprises s’arrêtent là et que le concert touche à sa fin, Ronnie Baker Brooks quitte la scène. Où est-il passé? se demandent les photographes et le public. Guitare en main, il sort par une petite porte à côté de la scène et marche vers le public. Il joue de la guitare en saluant les gens qui se massent autour de lui. C’est la folie totale. Il marche au milieu du public, monte sur une chaise et joue de sa guitare avec les dents (tous les guitaristes ont rêvé d’être Jimi Hendrix), et tout le monde autour de lui crie.

Ronnie Baker Brooks

Ronnie Baker Brooks

Il remonte ensuite sur scène et termine le morceau, se joint aux musiciens pour saluer le public et c’est la fin du concert. Mais le public en demande plus.  Il retourne donc sur la scène avec un rock n’ roll puissant qui fait danser les gens, car depuis un moment le public ne se sert plus des chaises et tous sont debout. Après ce moment de danse folle, Baker Brooks, agité et heureux, remercie le public. Et nous, de notre côté, on remercie l’énergie, la bonne humeur, et ce moment heureux de musique puissante qu’il nous a offert.

Ronnie Baker Brooks Blues Band

Ronnie Baker Brooks Blues Band

Show devant !!!

par Annie Robert, photos : Thierry Dubuc

Ibrahim Maalouf   « Red and Black Light »

Rocher de Palmer  24 /03 /2016

Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf  est pour moi un souvenir fort, rempli d’une qualité musicale, et émotionnelle très particulière. Découvrir «  Beyrouth » sous le grand chapiteau de Marciac, le son si singulier de sa trompette à quarts de ton, la clarté de son propos et la qualité de ses compositions, une salle en pleine communion, a laissé une marque d’une douceur un peu amère et pourtant adorée. Un grand et beau moment comme une douleur apprivoisée dans le flanc du Liban. Un trait musical comme il y en a peu.

Depuis le bonhomme s’est tracé une large et belle route. Musiques de films, improvisations géantes très relayées, opéra hip-hop, il travaille vite et beaucoup. Et cette boulimie, cette présence forte a tendance à agacer le milieu du jazz qui lui reproche parfois « d’avoir vendu son âme au diable ». Il faut dire que c’est également un homme d’affaire accompli, omniprésent médiatiquement, prolifique et qui aime mélanger les registres et les partenariats. Cette ouverture d’esprit est sa marque de fabrique. Alors ? Jazz, pas  jazz… ? Rock, pop, hip hop ?

Lui-même se présente souvent en disant qu’il ne sait pas vraiment. Du coup, il se peut que certains tenants d’un jazz pur et dur n’y retrouvent  pas leurs petits….

Il existe une sempiternelle histoire dans le milieu du jazz, à la fois un peu condescendante et envieuse… La différence entre un rockeur et un jazzman ? Le rockeur déploie dix  accords devant mille personnes, le jazzman mille accords devant dix personnes…Ibrahim Maalouf peut déployer mille accords, c’est certain et finalement ce n’est pas très important.

Ce soir, à l’occasion du concert autour de « Red and Black Light » les mille personnes étaient présentes, la salle était gonflée de mille respirations et de mille attentes, un public mélangé, jeunes et moins jeunes, familles et enfants.

Et les néons marqués Red and Black Light dormaient encore sous leurs belles italiques prêts à scintiller et à s’élancer.

Pour ce qui est des mille accords, je ne sais pas s’ils étaient là, mais mille puissances ça oui ! Les quatre musiciens sur scène ( Eric Legnini au synthé, François Delporte à la guitare, Stéphane Galland à la batterie) envoyaient plus de décibels que douze orchestres symphoniques survoltés. Il fallait s’accrocher à son nombril pour ne pas s’envoler. Les spectateurs découvraient un projet tout à fait différent, de l’Ibrahim Maalouf nouvelle mouture, du pop rock électrisé à fond exploitant toutes les facettes de l’électronique : boucles, distorsions, réverbs et effets appuyés, et tout cela dans un écrin lumineux à décoiffer les chauves. Comme diraient les plus jeunes que moi… un truc de Ouf !!

Red & black

Red & black

Du grand spectacle, sons et lumières, lumières et sons, jusque dans un numéro d’ombres chinoises très glamour avec danseur de hip-hop tenant une trompette. Projections, rais de lumières, spots colorés et rapides gérés par ordinateur. L’œil était autant sollicité que l’oreille et ce n’était pas peu dire.

Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf

C’est un grand et gros show, qui allait en s’enflant, où chaque effet était calculé, et voulu. Tapis de synthés, énergie surcalibrée s’imposaient sans ménagement et vous chahutaient les sangs dans une étrange expérience, à la fois dérangeante et étonnante. Les teintes orientales qui sont la marque d’Ibrahim Maalouf se frayaient par instants un chemin, rattrapées très vite par des rythmes implacables et un jeu intensif de sons superposés, dont le fil se perdait parfois pour ressurgir plus loin en boucles répétées. De beaux moments collectifs au tambour, de belles envolées de trompettes succédaient à la lumière blanche et aux saturations sonores quelques fois à la limite du douloureux .

Une énergie pure qui se voulait simple, efficace et directe. Un choix musical nouveau, différent. Certains spectateurs étaient enthousiastes, d’autres plus réservés, d’autres scotchés et indécis, oscillant entre le plaisir et la crainte.

Milles impressions donc, faute de milles accords peut être ( ou peut être pas ?)  Pourtant, il suffit parfois d’une simple note toute dépouillée, toute pleine, toute pure, toute sensible pour que l’émotion pointe le bout de son nez…la note claire de la trompette à quarts de ton par exemple.

Ce soir, la chimie musicale était à l’explosion de couleurs et de sons, à la folie, le remue-méninges était si puissant et si tourneboulant que l’émotion était partie en balade ailleurs, sans rien dire, discrète et un peu seule, en délaissant le grand et gros show, pour s’en aller glisser sur les branches bleues d’un cèdre du Liban. Pas de griffe émotive ce soir, juste des basses au creux du ventre et de la lumière au fond de l’œil. Mais franchement ça en jetait grave !!

Ibrahim Maalof "Red & Black"

Ibrahim Maalof « Red & Black »

Craig Taborn, Rocher de Palmer le 04/02/2016

Par Dom Imonk, photos Alain Pelletier

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A peine sorti d’une fructueuse résidence fin janvier, au réputé club « The Stone », dans le lower east side à New York, et d’un concert la veille au Jazzdor de Strasbourg, voici le pianiste en solo en un Salon de Musiques presque plein. Il faut rendre grâce au Rocher qu’un tel musicien soit programmé sur Bordeaux. C’est un évènement, les mines réjouies que l’on croise, amis, connaissances, en disent long. Craig Taborn a rejoint le label ECM en 2011 pour la sortie d’« Avenging Angel », en piano solo. Puis ce fut « Chants » en 2013, en trio avec Thomas Morgan et Gerald Cleaver. Deux albums prodigieux, attentivement réécoutés depuis le concert, en particulier le premier dont on retrouve des traces dans la musique jouée au Rocher. Les oreilles expertes ont vite détecté un abord délicat très personnel de « But Not For Me » en ouverture, à laquelle « The broad day king », qui ouvre l’album solo, semble un peu prêter de son velours oblique. La suite des thèmes, peu nombreux mais développés, a été une fête rythmique majeure, formée d’éclats en suspensions, de grappes de notes agrégées, puis divisées, manipulées, parfois en accélérations fulgurantes, des graves abyssales contrastant avec les rares clairières apaisées. Selon les morceaux, d’impressionnantes machineries répétitives pouvaient se mettre en mouvement, hypnotiques et nourries en profondeur par les complexes spirales du jeu de Taborn, qui en souriait par moment, comme un apprenti sorcier. On retrouvera ces alchimies à la réécoute de « Avenging angel », en particulier dans « A difficult thing said simply » et autre « Neither-nor », ou à celle de « Chants » avec « Beat the ground ». Après le concert, une amie (Annie) m’indiquera que cette musique lui avait un peu fait penser à une peinture sonore à la Rothko. C’est vrai. On peut aussi imaginer que certains thèmes, aux notes imbriquées formant de denses écheveaux, pouvaient suggérer des toiles de Jackson Pollock. Alors que d’autres morceaux, appuyés par les battements de pieds du pianiste, appelaient l’inconscient au souvenir d’un ragtime furtif, joué en quelque cave enfumée, où à celui d’un rock hirsute, imagé par un Jean-Michel Basquiat. New York et son tumulte libertaire était furieusement présente, à l’oreille et à l’œil, en un mini « Vision Festival » itinérant, passant du Village Vanguard au Stone, avec haltes au MoMA et au Guggenheim. Après un beau rappel, au bizarre parfum rythmique de « free » cubain, une dégustation des vins exquis de DIVA, sponsor de la soirée, a délié les langues, dont celles d’esprits perspicaces. Ainsi, deux amis (Philippe et Frédéric), très fins limiers du jazz, n’ont pas manqué de souligner cette pointe de Mal Waldron décelée dans le jeu de Taborn, ce que celui-ci n’a pas démenti, on lui en avait déjà fait la remarque. Un autre ami (Patrick) parlait lui d’un Ravel plutôt « speedé ». Comme quoi, c’est l’impression d’un « tout est possible » qui ressort d’un tel concert, un jazz lumineux et visionnaire, qui se construit sans limite, passée, présente ou à venir. Craig Taborn en est l’un des très vifs acteurs. En « ange vengeur » du jazz, il place cette musique aux altitudes les plus hautes qu’elle mérite.

Craig Taborn
Le Rocher de Palmer

Voyager sous les étoiles…

Par Annie Robert, photos Alain Pelletier 

Festival des Hauts de Garonne. Lormont Bois Fleuri

La grande scène s’étale sous un cèdre magnifique, droit et conquérant, la lumière déclinante est douce et l’air presque un peu frais après des jours de canicule. Un verre de vin, des amis, des pique-niques, des enfants qui galopent, des anciens qui cherchent une chaise, tout le plaisir des soirées sous les étoiles se trouve réuni ce soir au Bois Fleuri, navire d’un soir pour des centaines de spectateurs en quête de musique.

Et de la musique il va y en avoir, du voyage aussi.

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D’abord vers la Réunion avec le groupe de Zanmari Baré et les modulations du Maloya. Six musiciens sur scène et pas un seul instrument mélodique, des triangles, des percus, un roulèr (tambour réunionnais,) des bongos, et bien sûr des kayambs, cet instrument plat si particulier dont le son rappelle celui des bâtons de pluie. Du rythme donc dès l’origine, un rythme puissant, incantatoire, parfois répétitif jusqu’à la transe.

À cela s’ajoutent les voix. Parfois seule, parfois en harmonie chorale. Ces voix là chantent le pays, la tristesse, la joie, les difficultés, la fatigue, le bonheur aussi avec ce parler créole dont on ne saisit que quelques mots par-ci par-là, mais qui chante, chante, chante…

Le maloya de Zanmari Baré est pur et doux, nuancé, minimal. Un terreau instrumental et choral au service d’une voix, légèrement voilée, porteuse d’une culture enracinée et forte. Même si la réunion est inconnue à bon nombre de spectateurs, le partage se fait. C’est qu’il en a des choses à dire Zanmari Baré, et il est parfois incroyablement culotté, il chante à capella seul au micro, une chanson pour sa femme restée au pays, il chante les restants d’esclavage, la beauté de son île et les combats perdus. Il chante et on chante avec lui.

Les danseurs discrets au début se sont approchés, leur nombre a grandi et c’est une petite foule, qui, à la nuit tombante, se retrouve dansante, emballée et quitte à regret les rivages de l’océan indien.

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Le temps que les projecteurs s’allument définitivement, soulignant les feuillages de traits argentés fluctuants, que les ballons blancs ivoire de la scène s’illuminent de l’intérieur et voici qu’arrive sur scène le groupe d’Ester Rada.

Six garçons vêtus de noirs dans une configuration classique (basse/batterie/guitare/clavier) mais avec en plus un duo de soufflants (sax, trombone) pas trop courant dont on sent qu’il va impulser un côté funk et tonique à l’ensemble.

Ester Rada, elle est une belle liane brune, dont la voix puissante s’élève sans contrainte, facile. Avec ses musiciens, l’accord est là, sans peine. Elle démarre le concert par dans un mélange de soul et de funk aux accents gospels très agréables. Le public se tait, écoute, déjà conquis.

Le sax entame ensuite un étonnant solo aux accents yiddishs (faire sonner un sax comme un shofar bel exploit !) qui nous rappelle qu’Ester Rada  est ismaélienne, d’origine éthiopienne, et que ce mélange de cultures, est caractéristique de sa musique : soul, éthio-jazz, reggae, pop et afrobeat.

Il lui en a fallu sans doute de l’ouverture, de la douleur pour tracer sa route au milieu de toutes ces influences si denses.

Voyage, voyage…

Et pourtant, malgré la belle qualité de tous les musiciens, la magnifique voix d’Ester Rada, sa présence, pourquoi ai-je l’impression de n’entendre qu’une mosaïque de styles, que des confettis juxtaposés ? Il manque peut-être un peu d’un groove animal, d’une émotion non contrôlée. Ou bien c’est moi qui ce soir me suis trop éloignée à coup de maloya… ? .

Allons ne boudons pas notre plaisir, ce fut un beau moment de partage, un beau voyage instrumental, le navire était confortable, la vue délicate, le roulis juste ce qu’il fallait, la capitainerie prévenante… Allez allez, on repart quand ?

Lisa Simone : Un héritage sans ombres


Par Annie Robert, photos Thierry Dubuc

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« Les filles ou fils de »  fleurissent un peu partout. Enfants de restaurateurs ou de cinéastes, rejetons de couturiers, de comédiens ou de chanteurs, ils occupent l’espace médiatique et culturel parfois pour le pire, parfois pour le meilleur.
Il y a ceux qui profitent de la notoriété de leurs géniteurs pour usurper leur talent, ceux qui parfois les dépassent en se faisant plus qu’un prénom (assez rares) et ceux qui se remettent difficilement de l’ombre tutélaire qui les a mis au monde.
Lisa Simone a failli appartenir à cette dernière catégorie. Pas simple d’être la fille de Nina, figure combattante et diva absoluta. Elle a emprunté bien des chemins de traverse et traqué bien des démons avant d’être rattrapée par le virus de la musique et de se lancer enfin.
À 52 ans, libre sans doute, elle sort son premier album , elle ose et elle fait bien. « All is Well » qui est le support du concert de ce soir, est un  album très personnel et bénéficiant des arrangements acoustiques particulièrement soignés du guitariste Sénégalais Hervé Samb. Le lien est ainsi fait entre ses musiques de prédilection (le jazz, la soul et la chanson populaire US) et ses compositions personnelles. Sa mère est présente partout, par instants légère, à d’autres plus prégnante, une ombre qui la porte à présent plus sûrement qu’elle ne l’écrase.
Sur scène Lisa Simone est une brindille brune, sportive et fort belle, avec le contact facile et un français délicieux avec lequel elle joue un peu.
Après le titre- phare de l’album et un hommage appuyé et peut être un tantinet larmoyant à sa mère intitulé «The child in me » elle s’installe véritablement son set avec le nerveux, tonique et puissant « Révolution » entourée de belle façon par  le guitariste Hervé Samb, aux solos rock d’enfer, le magistral bassiste américain Reggie Washington et Sonny Troupé, rythmicien guadeloupéen nourri de gwo ka, opérant  ainsi  de belles noces entre héritage africain et modernité universelle.
Et ce n’est pas à Nina Simone que l’on pense à ce moment là, mais plutôt à Aretha Franklin et à sa soul/funk du tonnerre de Zeus !
Il faut dire que la voix de Lisa est magnifique, ample, déliée, puissante. Une voix qui en jette, faite pour la soul, élevée aux accents du blues. Ca déménage, ça envoûte, ça ébouriffe…
Elle reprend  sans les singer deux belles chansons de sa mère ( dont le merveilleux Ain’t Got No, I’ve Got Life,) et même si résonnent encore dans nos oreilles, les belles versions de Nina , la voix si différente, si claire, si chaude de Lisa en propose une refonte plus qu’aimable et diablement enfiévrée.
Des belles ballades ( Autum leaves,  New world coming) ponctuent le set  et c’est sûrement dans ces moments là que je l’ai préféré, juste la voix, sans afféteries, sans maniérisme ( elle y a cédé parfois hélas)  avec une guitare légère et inspirée pour tout accompagnement.
Lisa Simone est une artiste sincère, généreuse et que l’on découvre épanouie, une artiste qui s’est jetée à corps perdu dans cette musique en héritage et qui s’y est trouvée.
Il lui suffira peut-être d’effacer quelques scories démagogiques ( faire chanter le public c’est bien, mais cinq fois c’est trop !), quelques travers narcissiques ( Lisa c’est moi !), quelques petites facilités vocales  pour s’installer dans le panthéon des grandes voix, de celles avec lesquelles on prend plaisir à passer du temps.
C’est de toute façon, plus qu’ « une fille de », une vraie chanteuse, une vraie présence, et comme dit une de ces compositions  «  my world » un monde qui vient de s’ouvrir.  On ne demande qu’à y rentrer.
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