Bordeaux Jazz All Stars au « jeudi du jazz » de Créon 12 février 2015.

Par Philippe Desmond

Elitiste le jazz ?
Soir d’hiver à Créon, pas foule dans les rues, il est 19 heures, de la musique parvient d’une salle municipale où une majorité de femmes aux tenues acidulées dansent au rythme de la zoumba. Beaucoup d’autres s’affairent chez eux après une jolie journée comme février est capable de produire. Les souvenirs d’une jeunesse passée ici qui remontent. Tiens, la place de la Prévôté est couverte de voitures et quelques petits groupes convergent vers la rue(lle) Montesquieu. C‘est jeudi, c’est Créon, c’est jazz : un des « jeudis du jazz » prévus cette année et ceci pour la sixième saison consécutive.
A l’approche du hall de la salle culturelle une bonne odeur de soupe vient vous chercher, elle en provient. Une association fait la promotion d’un évènement qu’elle organise bientôt dans le coin à Baron « Poireaux pommes de terre ou potiron marrons ? ». Sympa comme accueil. Mais déjà quel monde ! « Ceux qui ont réservé le repas merci de faire la queue à gauche, les autres vous pouvez entrer pour la dégustation de vin ». Très sympa comme accueil !
Public très familial et de tous les âges, pas mal d’enfants, des connaisseurs certes mais surtout des personnes venues découvrir et passer un moment agréable. Ils ne vont pas être déçus. Tiens des connaissances, Monique Thomas cette si belle chanteuse et ses jolies petites filles et Didier Ottaviani le batteur de papa qui arrive, tiens Serge Moulinier l’élégant pianiste ; ils ne jouent pas mais participent à l’organisation de cette soirée dans leur village.
Mais ça sent de plus en plus bon ! Et oui au fond du hall les musiciens sont en train de déguster un ragout de bœuf aux pêches qui va s’avérer délicieux quand ce sera notre tour d’y goûter. Laissons les manger tranquille ces grands artistes de la scène jazz régionale et bien au-delà.
Nous voilà installés en ayant pris soin au passage de nous munir d’une – première – bouteille de bordeaux du producteur local qui assure la dégustation. Le traiteur tourne à plein régime, le bar est pris d’assaut, c’est gai, c’est bruyant on est bien.
Et le jazz ? Oui il arrive ! Du jazz ? Ici ? Dans cette ambiance ? Et bien oui et voilà la magie de l’histoire, réussir à marier l’excellence musicale – le concert va le confirmer – et une fête populaire au bon sens du terme, chaleureuse, amicale. Le jazz élitiste ? Et quoi encore !
Serge Molinier, maître de cérémonie, prend la parole ; il remercie les bénévoles de l’association Larural qui organisent cette soirée. Oh que oui on peut les applaudir car ce n’est pas une mince affaire que d’accueillir autour de 300 personnes, oui 300 personnes un soir d’hiver à Créon pour du jazz.
Les musiciens entrent sur scène et un et deux et trois et c’est parti pour plus de deux heures entrecoupées d’une pause « il faut faire travailler le bar » nous dit Roger Biwandu. Pour la musique on va être gâté on le sait, cet hommage à Art Blakey on l’a déjà vu plusieurs fois même s’il n’a pu se tenir à St Emilion cet été à cause de la soudaine tornade. Mais pour la plupart c’est une découverte, ce sera une très belle découverte. Pour le concert je vous renvoie à ma chronique du 14 novembre 2014, pas le même concert bien sûr, en jazz ce n’est jamais pareil mais pour l’essentiel il n’y a rien à changer ; c’est excellent. Ah si ce soir nos musiciens se sont habillés, costumes cravates pour ces messieurs qui ont fait un effort ; Shekinah, elle, est toujours élégante. Ah aussi la scène qui n’a rien à voir, une belle et grande scène, bien éclairée à la mesure du talent du Bordeaux Jazz All Stars.
Lumière, ovation, sourires, c’est gagné. Vraiment un grand bravo et un grand merci aux organisateurs qui malgré les difficultés mettent leur passion au service du grand public ; Chapeau !
Au fait une petite précision : le concert était gratuit !

http://www.larural.fr
Le lineup : Shekinah Gatto (sa), Alex Golino (st), Laurent Agnès (t), Sébastien Iep Arruti (trb) Olivier Gatto (b), Francis Fontès (p), Roger Biwandu (d).

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Photo Philippe Desmond

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Philippe CAUVIN – Concert au Rocher de Palmer du 22/10/2014

Par Dom Imonk

Photo Alain Pelletier

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Après une longue absence discographique, Philippe Cauvin est revenu au printemps dernier, avec un superbe « Voie Nacrée » sous le bras. On a bien vite été conquis par ce nouveau disque, et sa singulière poésie, dans la lignée de « Climage » et de « Memento », sortis quelques trente ans plus tôt. Plus intime et dépouillé que ses aînés, ce disque a fait son chemin et s’est petit à petit fait une place grandissante dans les habitudes musicales de chacun d’entre nous. Comme si, porteur du message simple et universel d’un troubadour voyageur, il nous suggérait par sa musique, des chemins clairs et évidents, pour mieux capter notre environnement, humain et naturel.
Quelques temps plus tard, ravi, il nous a appris la programmation de ce concert au Rocher de Palmer.
Qu’allait-il nous concocter ? Mystère…
Puis le temps est venu de ce concert au Rocher. Nous nous y sommes tous retrouvés, joyeux et impatients d’écouter Philippe. Ses fils sont là, Thibault et Jordan, mais aussi Pascale, Sandra, Dany, Thierry, et bien d’autres amis fidèles de la première heure.
Ce concert est affaire de liens humains très forts. C’est Patrick Duval en personne, ami de longue date, qui a programmé cette soirée et vient présenter Philippe.
Le concert est une longue pièce qui semble être une sorte de carnet de voyage. On ne sait pas si la musique a été préalablement écrite, ou si Philippe nous a proposé une longue improvisation, et personne ne veut savoir. Restons dans ce mystère. On retrouve les parfums de « Voie Nacrée », mais ce n’est déjà plus tout à fait ça. Il y a eu du mouvement entre temps. Des eaux ont coulé, des vents ont soufflé et des soleils se sont levé et couché.
Quitte à me répéter, je trouve que Philippe Cauvin est un véritable escrimeur de la six cordes, au chant lunaire. Celui d’un Pierrot assis sur son croissant de lune et observant la Terre avec sa guitare.
Son jeu de mains est fait de fulgurances, d’accalmies, de frottements, de percussions. Comme les humeurs de l’humain. Il y a aussi cette gestuelle préci(eu)se, ce mouvement constant qui accompagne les sons. Et puis ses mots/cris ! Sont-ils d’espoir ? de douleur ? Des questionnements ? Des suppliques ? C’est un mage « gestueux » (pardon pour le jeu de mots). Sa musique suggère des territoires vastes, on va d’un « free flamenco » à des expériences bruitistes à la Fred Frith, en passant par quelques parfums classiques. C’est très prenant, sobrement luxuriant et profondément sincère, c’est ce qu’on ressent dès les premières notes.
Pour enrichir ce spectacle, accompagner cette musique et la faire mieux comprendre, les éclairages ont subtilement campé des impressions terrestres, en se mariant aux immenses tentures. On imagine le noir et le marron pour la terre, le bleu pour la mer et le ciel, et le rouge pour le soleil couchant et la passion…
Philippe Cauvin nous a conviés à faire un bout de chemin avec lui, sur cette voie nacrée, pavée de nuages et éclairée d’étoiles. Merci à lui ! Qu’il revienne vite s’il lui plait, pour frotter de sa magie d’Aladin, la lampe de nos rêves…

Dom Imonk

Photos Alain Pelletier

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Philippe CAUVIN chronique de VOIE NACRÉE

Par Dom Imonk

Parue le 01 mai 2014 dans la Gazette Bleue n° 4

philippe CAUVIN Voie Nacrée

A la fin des années 60, Philippe Cauvin s’est uni à la musique, une union, dont, à quelques années près, l’on fête aujourd’hui les noces de nacre.
C’est l’électricité qui le séduit d’abord avec les groupes Absinthe, Papoose et Uppsala qui façonnent une matière rock, puis jazz rock tendance « zeulh», où se mêlent avec délice sa singulière voix haut-perchée d’éclaireur cosmique, avec un jeu de guitare riche et puissant.
Entre-temps, la rencontre de Claude Chauvel sera décisive. Musicologue, il lui enseignera la guitare classique. Et c’est dans cette voie « acoustique » qu’il s’orientera alors, même s’il tournera pendant huit années avec Uppsala et enregistrera en 1986 un disque « électrique » avec lui. Les albums « Climage » (1982), puis « Memento » (1984), placent très haut l’art en solo de Philippe Cauvin. Seul (ou presque) avec sa voix et sa guitare acoustique, il créé une nouvelle forme poétique d’expression musicale. Sa carrière devient internationale et les concerts se succèdent.
Comme il l’indique lui-même, sa voix chante ce que la guitare ne dit pas. Son verbe mystérieux est fait de mots inconnus, d’onomatopées, en forme d’incantations ou de suppliques venues d’un autre monde. L’imaginer ainsi libère l’esprit de l’entente du verbal pour écouter le vocal. Son jeu de guitare est du même anticonformisme. Virtuose, reconnu, il va plus loin en visitant divers territoires où il se meut, avec grande aisance et sans filet, du classique au contemporain, en faisant même des allusions au flamenco, ou en les suggérant. Le jeu est subtil, les mains glissent, frappent, esquivent, dansent puis s’envolent. Il a l’élégance, la grâce et la légèreté d’un escrimeur des sons.
Cela fait trente ans que Philippe Cauvin n’a pas sorti de disque, mais il a été très présent, dans divers projets, écriture, compositions (Guitarvision, Rocktypicovin, Azar de Azahar…), groupes (Philippe Cauvin Groupe, Cauvin Except…). Il a surtout été très actif dans l’accompagnement de la carrière croissante de son fils Thibault, tout en étant très attentif à l’épanouissement musical de son autre fils Jordan. En 1999, une dystonie entrave le travail de ses mains, mais Philippe Cauvin pourra petit à petit dompter ses doigts, par un travail acharné et un jeu plus improvisé, déjouant ainsi les pièges sournois des démons de la maladie.
Il revient aujourd’hui avec « Voie Nacrée ». La belle photo de couverture de Swann Vidal campe l’ambiance « naturelle » de l’album. Un voyageur s’est assis pour faire le point sur son parcours. Il observe un immense ciel, bleu profond, sur lequel s’étalent nonchalants quelques nuages diaphanes, formant une voie nacrée. De grandes herbes dorées par le soleil entourent l’homme, alors qu’au loin, une vieille éolienne émerge de quelques arbres au vert tranquille.
En un style plus épuré, cet album est le digne successeur de « Climage » et de « Memento ». Il est plus personnel, plus sobre et empreint d’une forte spiritualité. Dès les premières notes, de grands espaces s’ouvrent, Andalousie, Camargue… on y est. Les huit pièces vont ainsi et offrent, dans des climats changeant, des sons boisés, ainsi que des jeux de mains et de voix qui traduisent avec précision la belle âme de Philippe Cauvin. De petits textes gorgés d’une touchante poésie éclairent chaque morceau et c’est à chaque fois la relation humaine vécue ou à venir qui prévaut, par les dédicaces qu’il y inscrit. Une fois de plus, l’on ressort conquis. La complexité du jeu de Philippe Cauvin n’est que celle de la vie, on la comprend et l’on sait que guitare, voix et doigts ne s’en tiendront pas là, le chemin tracé par sa musique est infini, il est la voie nacrée…

Par Dom Imonk

Musea FGBG 4929 / PhilC records